Une ville ingouvernable, surgouvernée

Yves Boisvert
La Presse

Coup de fil au boss du marathon de Montréal, l'autre matin. Alors, M. Bernard Arsenault, allez-vous nous annoncer votre nouveau trajet, comme promis?

Ça ne sera pas pour cette année, me dit-il.

Et pourquoi donc?

Parce que c'est très compliqué.

Bon, c'est sûr que dans une grande ville comme Montréal, ce n'est pas simple de fermer des rues sur 42,195 km pour faire un foutu marathon. Il y a des casernes de pompiers, des postes de police, des routes de déviation pour les camions transportant des substances dangereuses, des plans d'évacuation en cas d'alerte terroriste, etc., vous voyez le topo.

D'autres villes de moindre envergure, qui n'ont pas connu les affres du terrorisme et des catastrophes de grande ampleur, n'ont pas ces ennuis-là.

On pense à Rimouski ou des bleds comme Paris, par exemple, qui ferme les Champs-Élysées pour son marathon. Ce n'est toujours qu'un boulevard glorifié par quelques monuments et un excès d'histoire, les Champs-Élysées, pas vrai?

Ou New York, tiens: quatre ponts sont fermés pour l'occasion, sans compter la 5e Avenue sur 70 rues de long et la moitié de Central Park. Facile, c'est des lignes droites partout!

Mais dans une ville de l'importance de Montréal, oulala, ces choses-là sont impensables.

Enfin, pas impensables, mais infaisables. Non, pas infaisables, interminables.

Car Montréal, avec ses 19 arrondissements et ses 219 élus, n'est pas seulement surgouverné. Il est devenu ingérable. Tout est démultiplié, décomposé, décentralisé. La fusion a fractionné l'ancienne ville, créé des pouvoirs locaux en veux-tu en voilà, et qu'ils s'entrechoquent ou qu'ils se coordonnent, ils appesantissent la ville formidablement.

Songez qu'avec leur parcours, les gens du marathon de Montréal doivent traverser cinq arrondissements. En plus de la police, des pompiers, d'Hydro-Québec, d'Urgences-santé, des CSSS, de Gaz Métro, de Transports Québec et les autres ratons laveurs inévitables et normaux dans une grande ville, en plus de ça, dis-je, il faut l'autorisation de tous les services concernés de chacun des cinq arrondissements avant d'aller faire approuver ça par le comité exécutif de la Ville de Montréal.

Il faut par exemple l'approbation du Directeur des travaux publics section voirie de l'arrondissement de Ville-Marie. Ainsi que de son collègue de la circulation du même arrondissement. Plus le gars des parcs, c'est évident. Et n'oublions pas, quatrièmement, l'agent «culture, sports et loisirs et développement social».

Il ne manque qu'un agent de conservation de la faune, mais ça ne saurait tarder, on en viendra là, j'ai vu un renard hier matin sur le mont Royal.

Bon. Quatre personnes, toutes bien intentionnées et de bonne humeur. Ça, c'est pour l'arrondissement de Ville-Marie.

Répétez ça dans cinq arrondissements. Ça fait 20.

Dieu merci, la ville centre a une division qui s'occupe des événements spéciaux et qui coordonne le travail de tous ces gens bien intentionnés et de bonne humeur.

«Le problème, ce n'est pas le monde, c'est que quand j'envoie mes documents à 20 personnes, pour avoir une réponse rapide, il y en a la moitié qui est en vacances, ou absente, ou occupée, et on n'est pas capables de faire les choses dans les délais», me dit Mario Blain, qui s'occupe des tracés du marathon depuis les tout débuts.

Alors, ça traîne. «J'ai bon espoir qu'on puisse le faire pour 2012», me dit-il, optimiste.

Les marathons sont devenus une source de tourisme très recherchée par les villes. Toronto en a deux, on pourrait presque dire trois avec celui de Mississauga. Ottawa remplit tous ses hôtels pendant une fin de semaine à la fin mai avec le sien. Montréal, en 2009, a attiré 838 coureurs américains, 820 coureurs canadiens hors Québec, 350 coureurs d'Europe et d'ailleurs dans le monde.

En 2010, les chiffres touristiques ne sont pas disponibles, mais la participation a augmenté de plus de 25% aux différentes courses - on a compté plus de 20 000 inscriptions. Ces gens-là viennent accompagnés. Ils en profitent généralement pour fêter un peu après.

Partout en Amérique du Nord, la participation augmente. Mais les marathons sont en concurrence les uns avec les autres et celui de Montréal est réputé assez difficile et un peu moche visuellement. On veut qu'il soit beau et rapide.

L'entraîneur Jean-Yves Cloutier a dessiné un trajet qui partirait d'Édouard-Montpetit, devant l'Université de Montréal, et qui se promènerait dans de jolies rues pour finir dans le Vieux-Port. L'organisme fédéral refuse, parce que les activités sportives ne font plus partie du «branding» de l'endroit (le Piknic Électronik oui, par contre, en tant qu'art de la scène, m'a-t-on expliqué, c'est très subtil, le branding). Qu'importe, on pourrait finir rue de la Commune.

De toute manière, ceci n'est pas une chronique sur le marathon. C'est une chronique sur le degré d'embourbement organisationnel de cette ville.

«Pour les premiers marathons (il y a 30 ans), m'explique M. Blain, il y avait un homme au bureau du maire Drapeau, Paul-Émile Sauvageau, qui embarquait tous les directeurs dans un autobus pour aller voir le parcours. On n'avait pas besoin de répéter ça cinq fois, les décisions se prenaient.»

Le pire, c'est que Gérald Tremblay, marathonien, est sympathique au marathon. Il est sympathique avec tout le monde, remarquez, ce n'est pas ça son problème. Mais enfin, le fait est qu'il a dit aux organisateurs qu'il les soutenait.

Et là?

Ben là, il y a 19 arrondissements, il y a 219 élus, il y a plein de ratons laveurs et un renard, puis au milieu, Gérald Tremblay qui est très, très sympathique, mais qui bien sûr ne fait rien arriver.

Fait qu'on s'en reparle l'an prochain. Ou l'autre d'après.

Pour joindre notre chroniqueur: yves.boisvert@lapresse.ca




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