Portrait du politicien en coureur de fond

Richard Bergeron est un ancien champion régional au... (Photo Ivanoh Demers, La Presse)

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Richard Bergeron est un ancien champion régional au 800 m et au 1500 m et il a couru une quinzaine de marathons.

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Yves Boisvert
La Presse

Richard Bergeron en a eu marre de se faire traiter d'idéologue dans mes chroniques. Venez donc me rencontrer, m'a-t-il dit, vous verrez qui je suis.
Courez-vous encore, M. Bergeron? Nous pourrions jaser tranquillement en joggant dans la ville...

Il a accepté. Je suis arrivé chez lui, rue De la Gauchetière, en habit de coureur. J'avais neuf kilomètres à faire ce jour-là, d'après mon programme d'entraînement.

Il a sorti une pile de photos-satellites avec des tracés surlignés pour toutes les distances. Six kilomètres? Un saut au parc La Fontaine. Aller chercher sa fille au Stade olympique? Onze kilomètres - retour en métro.

Bon, bon... 9 km... Ah, voici. On va aller au marché Atwater, en longeant le canal de Lachine.

Pendant qu'il se changeait, j'ai jeté un coup d'oeil dans son bureau. Studieux, le chef de Projet Montréal. Sur les tablettes et le bureau, des tonnes de documents, de livres, de cartes... Il y en a qui ont des photos de pin-up sur leur mur. Richard Bergeron a des photos de tramways. J'ai pris celui de Strasbourg, il y a deux ans: superbe engin, lui dis-je. Silencieux, climatisé, pas trop cher pour l'usager...

- Ah, Strasbourg! Cette ville-là était en train de mourir, la congestion automobile étouffait la ville. Ils ont pris un virage complet. Ils ont rendu le centre-ville aux piétons, limité la circulation, et créé un tramway. C'est un succès extraordinaire et un modèle, un tournant en urbanisme.

- Oui, mais elle a été aidée par l'arrivée d'institutions européennes.

- Il y a toujours des «oui, mais». Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'on peut retirer des autres expériences pour notre ville.

Il attache ses souliers et nous voilà partis vers le Vieux-Port.- Je ne cours plus vite, 5:30 au kilomètre environ. Et j'arrête complètement pendant trois mois l'hiver. Quand je regarde mes temps maintenant, je me trouve ridiculement lent.

Il y a 4 ans, à 51 ans, il a tout de même fait le marathon de Montréal en 3h48. Mais M. Bergeron est un ancien champion régional au 800 m et au 1500 m, et il a couru une quinzaine de marathons, dont un en 3h08.

«J'étais très mauvais au hockey, et ça, à Alma en 1970, ce n'était pas bon pour un gars. J'ai découvert que j'avais du talent dans la course et le sport a été très important pour moi.»

Nous voici sous l'autoroute Bonaventure. «Regardez ça. C'est un désastre. La décision de construire s'est prise en deux semaines. Turcot n'était pas prêt, l'Expo 67 s'en venait, bang, ils ont décidé de faire ça. On est pris avec maintenant. Il faut prendre des décisions pour dans 20 ou 30 ans.»

- Vos références sont presque toutes européennes. On ne peut pas comparer Montréal à Paris ou à Amsterdam.

- On doit s'inspirer de ce qu'il y a de mieux.

- À part ça, c'est bien beau, un tramway, mais l'hiver, avec la neige, parlez-en aux vieux, c'est un paquet de troubles...

- Parmi les villes de plus d'un million d'habitants, Montréal est celle qui reçoit le plus de neige. Mais le pire véhicule dans la neige, ce n'est pas un tramway, c'est l'auto. C'est l'embouteillage automatique.

- Mais un autobus, c'est moins cher, et ça fait le travail...

- Oui, on pourrait aussi prendre des camions à benne... Si on veut attirer des gens dans les transports collectifs, il faut quelque chose d'excitant, de beau. L'autobus, c'est pratique, mais ça n'a rien d'attrayant.

- Le tramway coûte une fortune.

- Ça, c'est parce que vous incluez le coût du matériel roulant. Si vous le répartissez par usager, c'est bien moins cher qu'une automobile. Sans parler de l'attrait pour la ville que ça génère.

Nous passons le long des usines réaménagées en condos. Nous tournons devant le marché. Je le fais parler sans arrêt - ce n'est pas difficile. «Excusez-moi, je vais arrêter deux minutes, je ne suis pas habitué de parler en courant.»

Nous sommes devant l'ancien centre de tri postal. Il ouvre les bras. «Ici, c'est l'avenir de Montréal.» Un projet de tours d'habitation est sur le point de démarrer. Des milliers de personnes habiteront ici. Il me parle du réaménagement du canal. De Griffintown, qui démarrera tout de même. De Radio-Canada, à l'est. «D'ici 20 ans, avec tous les projets, si on peut amener 50 ou 60 000 personnes dans le centre élargi de Montréal, on aura réussi notre pari.»

- Mais vous ne concurrencez pas l'offre de la banlieue.

- On ne peut peut-être pas ramener les familles de Boisbriand, mais on peut les intercepter avant qu'elles partent, en leur offrant un environnement intéressant.

Il me donne son exemple: une habitation sur trois étages, en pleine ville, avec une cour intérieure gazonnée. Pas besoin de voiture. Les services à proximité, le métro, le tout à prix raisonnable.

«Le CHUM veut construire 2000 places de parking pour attirer l'infirmière de Mascouche. Mais chaque place de parking contribue au développement de Mascouche et nuit à celui de Montréal! En ce moment, Saint-Luc a 300 places de parking. On investit des millions là-dedans qu'on pourrait utiliser bien mieux dans les transports collectifs. Il faut que cette infirmière habite ici.»

- Ce qui me fait peur avec vos idées de réduction du trafic, c'est qu'on repousse les gens et l'activité économique encore plus à l'extérieur. Montréal n'a pas le pouvoir d'attraction de Paris.

- C'est sûr, mais il faut penser à long terme. Et si nos orientations sont mauvaises, qu'on nous mette à la porte aux élections. On a vécu avec un modèle de développement urbain depuis 40 ans, moi j'en propose un autre, dit ce docteur en urbanisme. Turcot, c'est l'occasion de repenser nos façons de faire.

On reprend la course. Je lui dis que le maire a fait un bon coup en l'absorbant dans le comité exécutif: il n'est plus vraiment l'opposition.

- Gérald Tremblay est devenu un bon maire.

- Vous n'auriez pas dit ça il y a six mois!

- S'il avait été battu, il aurait fini sa carrière de façon ignominieuse. Maintenant, il a la chance de laisser une tout autre empreinte. C'est un peu...

- Sa rédemption?

- Je n'osais pas le dire...

- Mais vous qui n'êtes pas réputé pour votre sens du compromis...

- Moi aussi, j'ai changé. Il y a un écart entre les idées pures et la complexité de la réalité, les personnalités. C'est Benoit Labonté qui m'a fait comprendre ça. Je voulais faire fermer Sainte-Catherine à la circulation, il m'a fait comprendre qu'il fallait y aller progressivement, d'abord un tronçon, pour une activité, puis plus longtemps pendant l'été, etc. Il avait raison. L'idée est acceptée.

- Ne me dites pas que vous êtes maintenant un homme de compromis?

- J'ai dit à mon frère que je suis devenu diplomate et que j'écoute les autres. Il est tombé par terre et s'est tordu de rire. Mais c'est vrai. L'expérience des six derniers mois m'a forcé à changer.

Nous revoici dans le Vieux. Je passe dans l'entrée de La Presse «chercher quelque chose». Je n'ose pas lui dire que ce sont les clés de ma voiture, garée dans un parking à côté de chez lui.

- Vous ne trouvez pas que la course à pied est un sport de droite? Individualisme, recherche de la performance, triomphe de l'effort, l'injustice de l'hérédité récompensée... Pour un gauchiste...

- Je ne suis pas un gauchiste.

- Ah bon? Progressiste, au moins...

- Je récuse toutes les étiquettes. Tout ce qui m'intéresse, c'est de laisser un monde meilleur à nos enfants. J'avance des idées. C'est ce que je fais depuis 20 ans. Il y a toujours des «oui, mais» chaque fois que vous amenez une nouvelle vision. Je ne m'arrête pas aux «oui, mais». Aucun projet ne peut se faire si on arrête aux «oui, mais».

Richard Bergeron est un coureur de fond.

 




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