Dompter la police?

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Il est tout de même étonnant, voire incompréhensible, qu'il ait fallu que cette crise éclate pour qu'on décide enfin de serrer la vis, écrit notre chroniqueur.

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On ne pourra pas accuser, cette fois, le gouvernement Couillard d'avoir trop tardé à réagir ou de l'avoir fait trop mollement.

À quelque chose malheur est bon, dit-on, et à peine plus de 24 heures après que l'« affaire Lagacé » eut éclaté au grand jour, Philippe Couillard a annoncé trois mesures importantes, dont une devrait ralentir passablement la « machine distributrice » de mandats de surveillance.

Dorénavant, a annoncé M. Couillard, hier, les journalistes jouiront d'un niveau accru de protection, comme les députés, les juges et les avocats, et c'est le Directeur des poursuites criminelles et pénales (et non plus un juge de paix) qui étudiera la demande de mandat faite par un corps de police.

La multiplication, pendant des mois, des mandats de surveillance à l'endroit de Patrick Lagacé démontre que c'était presque aussi facile pour les enquêteurs du SPVM que de retirer de l'argent au guichet automatique de la banque du coin.

Québec lance aussi des inspections aux services de police de Québec et de Montréal, de même qu'à la Sûreté du Québec et annonce en outre la création d'un groupe d'experts chargé de faire des recommandations sur la protection des sources journalistiques.

Ceux-ci pourront s'inspirer de ce qui se fait aux États-Unis en cette matière, mais aussi des travaux de l'ex-député bloquiste et ex-ministre péquiste de la Sécurité publique, Serge Ménard, qui a déposé en 2007 à Ottawa un projet de loi sur la protection des sources journalistiques.

M. Ménard admet toutefois que le monde a changé depuis 2007. 

« Oui, il faut protéger les sources journalistiques, mais il faut aussi se mettre à jour sur de nouvelles réalités comme la géolocalisation, qui n'existait pas il y a 10 ans. Il faut des protections pour les téléphones cellulaires aussi fortes que celles qui protègent notre domicile. » - Serge Ménard

À la Ville de Montréal, plutôt timide à ce jour dans sa réaction à une affaire qui, pourtant, la concerne au premier chef, on a appris hier que la Commission de la sécurité publique de Montréal convoquera sous peu le directeur du SPVM, Philippe Pichet, pour qu'il s'explique.

Maintenant que Québec a bougé, la pression sera forte sur le maire Coderre, d'autant que les policiers réclament le départ de leur chef et que les partis de l'opposition à Québec et à l'hôtel de ville de Montréal suggèrent aussi sa démission ou sa suspension.

De plus, on a rarement vu autant d'émoi dans l'opinion publique et le maire Coderre, qui entre en année électorale, sait très bien où se trouve son intérêt.

À Québec, les partis de l'opposition (tout comme le Fédération professionnelle des journalistes et plusieurs juristes) continuent à réclamer une enquête publique sur la surveillance des journalistes. Cette idée est loin d'être farfelue, même si l'expérience des dernières années a refroidi les plus ardents partisans des commissions d'enquête.

En fait, l'occasion serait belle de revoir toute la question de la protection des lanceurs d'alerte et des sources journalistiques, en renforçant, notamment, le projet de loi 87 jugé incomplet et mou.

Dans l'immédiat, il fallait d'abord s'assurer de fermer le bar ouvert des mandats de surveillance, ce que le gouvernement fait en resserrant les règles et le processus pour obtenir de tels mandats.

Il est tout de même étonnant, voire incompréhensible, qu'il ait fallu que cette crise éclate pour qu'on décide enfin de serrer la vis. Le chef du SPVM se défend en disant qu'il s'agissait d'une situation exceptionnelle touchant spécifiquement le corps de police qu'il dirige, mais en matière d'enquête policière, chaque suspect peut devenir un cas d'espèce.

Qu'est-ce qui garantit que cette « situation exceptionnelle » ne s'étendra pas, au gré des enquêtes policières, à d'autres personnes qui sont dans la ligne de mire de la police et qui entrent en contact avec des journalistes pour leur refiler des informations ? Les journalistes entretiennent des liens avec une kyrielle de contacts : des élus, des fonctionnaires, du personnel politique, des entrepreneurs, des militants écologiques, étudiants ou syndicaux et combien d'autres. Pensez seulement aux principaux acteurs des commissions Gomery ou Charbonneau, dont plusieurs étaient aussi dans le collimateur de la police. Ces gens avaient tous des contacts réguliers avec des journalistes en qui ils avaient confiance.

L'« affaire Lagacé » nous rappelle, si besoin était, un vieux principe : si vous donnez plus de pouvoirs à la police, soyez assuré qu'elle s'en servira. Les dérives sécuritaires post-11 septembre 2001 en ont fait, plus d'une fois, la preuve. Il vaut toujours mieux, sachant cela, subordonner les besoins de la police à la protection des droits fondamentaux des citoyens.

Il reste qu'il est difficile, et qu'il sera toujours difficile, de policer la police (ironiquement, c'est un thème maintes fois abordé par mon collègue Lagacé dans ses chroniques depuis plusieurs années).

Au fédéral, le gouvernement Trudeau a d'ailleurs baissé les bras devant la GRC, qui s'est pourtant rendue coupable de filature illégale de deux autres collègues, Joël-Denis Bellavance et Gilles Toupin.

Le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, a affirmé lundi que « la liberté de la presse est une valeur canadienne fondamentale », mais son gouvernement a décidé le printemps dernier de fermer les yeux sur cette grave violation de la liberté de la presse par la police fédérale.

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