Chronique

Le fond de l'air est hargneux

L'incident du Village arrive au moment où Philippe... (Photo Bernard Brault, archives La Presse)

Agrandir

L'incident du Village arrive au moment où Philippe Couillard semble avoir compris qu'il doit sortir de son bureau pour aller à la rencontre des citoyens, écrit notre chroniqueur.

Photo Bernard Brault, archives La Presse

On a tellement dit et redit dans les médias, au cours des derniers mois, que Philippe Couillard est un premier ministre distant, peu empathique et absent qu'il est pour le moins ironique qu'il se fasse huer et même « agresser » dans un moment où, justement, il prend un bain de foule et affiche publiquement sa solidarité avec une communauté meurtrie par un horrible attentat.

Je ne sais pas ce qui s'est passé dans la tête de son agresseur, Esteban Torres, mais il aurait fait mouche de façon bien plus efficace s'il avait utilisé son temps de parole devant la foule réunie au coeur du Village gai pour passer ses messages au premier ministre plutôt que de s'en prendre à lui physiquement en criant « Viva la revolución ».

Le premier ministre Couillard, qu'on l'aime ou non, qu'on apprécie ou pas son gouvernement et ses décisions, participait jeudi soir à un événement non partisan qui se voulait rassembleur et même réconfortant pour la communauté LGBT. Il était là au nom de tous ses concitoyens. Esteban Torres semble préférer la révolution à la démocratie, mais le fait est que son geste déplorable a détourné complètement l'attention vers un fait divers et desservi, en ce sens, la cause qui était défendue lors de cette soirée.

Il s'agit, direz-vous peut-être, d'un événement isolé, perpétré par un individu visiblement frustré, duquel il ne faut pas faire trop de cas, comme l'a souligné hier le premier ministre lui-même. Soit, mais en même temps, on y décèle aussi la hargne contre les politiciens, très présente dans l'air en cette époque d'hypermédiatisation et de médias sociaux.

Suffit de lire les très nombreux commentaires sur ces mêmes réseaux (a)sociaux pour constater que bien des gens sont prêts, par animosité envers le premier ministre Couillard, à trouver toutes sortes de justifications légitimes au geste d'Esteban Torres.

C'est parce que les libéraux sont « corrompus », c'est à cause des compressions budgétaires, c'est bien fait pour Couillard qui a couru après, c'est le reflet de l'exaspération générale des Québécois envers ce gouvernement. Notez que Denis Coderre et Mélanie Joly, qui ne sont pas membres du gouvernement Couillard et qui ont toujours manifesté leur soutien à la communauté LGBT, se sont fait huer aussi. Pour bien des citoyens, c'est devenu un automatisme : politiciens = chou ! Pourri ! Pas bon ! Hypocrite ! Menteur ! Des citoyens qui, souvent, se tournent pourtant vers ces mêmes politiciens pour s'assurer que leurs droits soient respectés. (Le gouvernement Couillard vient d'adopter une loi facilitant le changement de nom des personnes transgenres mineures et, au Parti libéral du Canada, Justin Trudeau est un habitué du défilé de la Fierté gaie depuis des années).

Il fut un temps, pas si lointain, à peine 20 ans en arrière, où les protestataires faisaient dans l'entartage de politiciens. Ces manifestations, qui viraient souvent à la foire d'empoigne, constituaient aussi des agressions condamnables (et ont d'ailleurs été traitées comme tel par les tribunaux), mais elles portaient un message satirique, illustré par le ridicule de se faire écraser une tarte à la crème dans le visage, un peu comme les grands classiques au théâtre ou les saltimbanques qui se moquaient des riches et des puissants.

Aujourd'hui, nous sommes passés à l'ère de l'entartage virtuel, sur les réseaux sociaux, et les politiciens en prennent vraiment plein la tronche. Ce lynchage en continu, même virtuel, contribue sans aucun doute à la détérioration de la relation entre élus et électeurs.

Bien sûr, tous les détracteurs des politiciens ne s'en prennent pas à eux physiquement, mais sur les réseaux sociaux, on balance de l'épithète avec un enthousiasme malsain.

Prenez cette semaine, après l'annonce de la démission de Bernard Drainville, on a eu droit à un festival de la calomnie : hypocrite, profiteur, menteur, opportuniste et j'en passe, et des pires.

Allez lire, si vous avez le coeur solide, les commentaires adressés au maire de Québec, Régis Labeaume, qui a osé interdire les pitbulls dans sa ville. Y'a pas que les molosses qui mordent comme des enragés, croyez-moi.

Le phénomène n'est pas exclusivement québécois. Voyez aux États-Unis : nos voisins flirtent avec l'idée d'élire Donald Trump à la présidence, un homme qui attise la haine et la colère, qui dit les pires énormités et qui ment comme il respire sur des faits pourtant connus, tout ça, apparemment, parce que les électeurs ne croient plus les politiciens ! Allez comprendre...

Les politiciens eux-mêmes sont-ils, en partie, responsables du climat délétère ? Les extraits quotidiens des périodes des questions contribuent certainement à dégrader leur image. Idem pour les petites joutes partisanes, pour les histoires de financement louche, pour les engagements bafoués et les électeurs trompés ou pour l'arrogance d'un gouvernement qui coupe les budgets des missions essentielles de l'État tout en affirmant, avec le sourire d'un vendeur de « chars usagers », que cela n'affectera vraiment pas les services.

Cet incident du Village arrive au moment, et c'est bien là l'ironie, où Philippe Couillard semble avoir compris - enfin ! - qu'il doit sortir de son bureau (c'est lui-même qui le dit) pour aller à la rencontre des citoyens. Qu'il s'y tienne, quitte à resserrer un peu la sécurité autour de lui.

Il se trouvera certainement des citoyens pour lui expliquer, sans l'agresser physiquement, que l'austérité n'est pas une vue de l'esprit.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer