Un pipeline nommé discorde

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Avec Denis Coderre à Montréal, Régis Labeaume à Québec, John Tory à Toronto, Naheed Nenshi à Calgary, Don Iveson à Edmonton, pour ne nommer que ceux-là, on retrouve ces années-ci dans les villes canadiennes une cohorte de maires à la personnalité forte. Justin Trudeau le constatera une fois encore aujourd'hui lorsqu'il les rencontrera à Ottawa.

Les maires ont senti l'odeur de l'argent du programme d'infrastructures promis par le nouveau gouvernement libéral (60 milliards en 10 ans, dont 10 milliards au cours des deux premières années pour donner un électrochoc à l'économie canadienne) et ils ont la dent longue. Ils réclament, notamment, une modification à la formule de financement (divisé en trois : fédéral, province, municipalité) qui respecterait mieux leurs revenus et ceux du fédéral (on vise : 50 % par Ottawa, 25 % par la province et 25 % par les municipalités). Appelons cela le « nouveau déséquilibre fiscal ».

Là-dessus, les maires des grandes villes s'entendent. Sur la réalisation du pipeline Énergie Est, par contre, une discorde polie, mais profonde, persiste.

« Moi, je n'aime pas les choux de Bruxelles, mais je ne ferais rien contre les producteurs de choux de Bruxelles », a lancé le maire de Calgary, un gars plutôt débonnaire reconnu pour son sens de l'humour et - tiens, tiens - son utilisation enthousiaste de Twitter.

Traduction libre : Denis Coderre n'aime pas le pétrole et il nuit aux producteurs de pétrole. Ça manque un peu de nuance. Comme la plupart des réactions des acteurs politiques de l'Ouest, outrés du refus des maires de la grande région de Montréal.

Naheed Nenshi a défendu le projet de pipeline en rappelant que le Canada importait 20 milliards en pétrole de l'étranger chaque année, au lieu d'utiliser le pétrole du nord de l'Alberta. « Lorsque vous faites le plein de votre voiture, vous ne faites pas le plein de pétrole canadien. Nous n'avons pas l'indépendance énergétique en ce moment, et c'est ce que nous donnerait Énergie Est », a tweeté le maire de Calgary hier.

Denis Coderre a tenté de calmer le jeu, hier à Ottawa, en affirmant qu'il était normal de débattre d'un tel projet, de poser des questions légitimes sur la sécurité et la protection de l'environnement. M. Nenshi a répliqué ainsi : « Montréal a bien le droit de s'y opposer, mais c'est le gouvernement fédéral qui tranchera. »

Justin Trudeau était justement en Alberta mercredi et hier, où il a rencontré la première ministre Rachel Notley et les représentants de l'industrie pétrolière. Devinez de quoi ils ont parlé ?

Cette visite de M. Trudeau au pays canadien de l'or noir s'est déroulée sur fond de crise économique, d'inquiétude et de pertes d'emplois. Il a tenté de rassurer tout le monde, il a accéléré l'injection de 700 millions du programme Chantiers Canada du précédent gouvernement (au fait, 1,8 milliard de ce programme pour le Québec dort depuis des mois dans la caisse à Ottawa) et il a promis des ajustements à l'assurance-emploi.

Les commentateurs albertains n'ont toutefois pas été impressionnés par sa réponse sur le sort du pipeline Énergie Est. On lui a demandé s'il s'engageait à donner le feu vert au projet si l'Office national de l'énergie y est favorable. Il a refusé de répondre, question d'éviter de politiser le processus d'évaluation environnementale. Cette non-réponse, pourtant prudente, a déchaîné la colère de commentateurs albertains, qui y voient un manque d'appui à leur province. La pression vient aussi du premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall (qui, en plus, est en campagne électorale), qui exige un appui non équivoque de Justin Trudeau au projet de pipeline.

Les débats Ouest-Est sur le développement énergétique sont rarement sereins au Canada. Aux Communes, les conservateurs tapent aussi sur ce clou avec passion et ils ne lâcheront pas le morceau de sitôt. On sent, par ailleurs, une forme de chantage envers le Québec, qui ne peut moralement, disent les défenseurs d'Énergie Est, refuser le pipeline

Ces tiraillements sur fond de pipeline se déroulent, ce qui n'arrange rien, au moment où le gouvernement Trudeau doit trouver un terrain d'entente avec les provinces pour jeter les bases d'un nouveau plan pancanadien de lutte contre les changements climatiques.

M. Trudeau s'est engagé à former un consensus dans les 90 jours suivant la conférence de Paris, ce qui lui laisse un mois pour pondre un petit miracle. Il promet de revenir à la charge avec la taxe sur le carbone, un principe qui donne des boutons aux conservateurs et qui se bute à une forte opposition dans l'Ouest. Avec un baril de pétrole à moins de 30 $US, l'humeur n'est pas aux grands programmes environnementaux, mais, plus pragmatiquement, à la sauvegarde des emplois et au soutien d'une économie qui risque de s'effondrer.

Justin Trudeau rencontrera ses homologues provinciaux d'ici un mois. La pression sera forte aussi sur Philippe Couillard. Le premier ministre du Québec est favorable au pipeline d'Énergie Est, mais il ne peut se permettre de sous-estimer l'opposition.

M. Couillard, par contre, n'a pas intérêt à voir ce dossier s'éterniser jusqu'en 2018, année électorale au Québec.

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