«Syndrome Obama» et «déconservatisation»

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Justin Trudeau a eu le luxe rare - merci aux conservateurs qui l'ont dépeint comme un jeune leader inepte - de mener une campagne à l'abri des grandes attentes qui pèsent normalement sur un premier ministre en devenir. Maintenant élu, il se retrouve dans la situation inverse : à victoire éclatante, attentes énormes.

Le premier ministre désigné saura-t-il « livrer », ou sera-t-il frappé par le « syndrome Obama » ?

Après son élection à la présidence, au terme d'une campagne vive et moderne, Barack Obama a fait face à une dure réalité : concrétiser ses engagements de campagne en réformes réelles. Devant l'opposition des républicains, il a mis beaucoup de temps à lancer son fameux Obamacare, frustrant tant sa base électorale que ses propres alliés démocrates.

M. Obama voulait, tout comme Justin Trudeau, trouver des consensus et « départisaniser » les prises de décision. C'est noble, mais la politique politicienne a vite repris ses droits et Obama a perdu un temps précieux.

Le président Obama avait aussi promis de mettre rapidement fin à l'intervention américaine en Afghanistan, ce qui s'est révélé plus compliqué que prévu, et de fermer la tristement célèbre prison de Guantánamo, ce qui n'a toujours pas été fait, sept ans plus tard.

Comme Barack Obama, Justin Trudeau a ratissé large dans l'électorat, attirant tant les libéraux de longue date que les jeunes électeurs, en passant par des conservateurs plus progressistes, des néo-démocrates et même des souverainistes. Tous ces électeurs ont maintenant des attentes envers celui qu'ils ont choisi pour remplacer Stephen Harper.

Remporter ces élections n'aura été que la première étape d'une route qui s'annonce longue et sinueuse pour le jeune premier ministre.

Priorités et écueils

En fin de campagne, les conseillers de Justin Trudeau disaient que la priorité du nouveau gouvernement Trudeau serait de réformer les mesures d'aide financière aux familles : annulation de la PUGE des conservateurs au profit d'une prestation non imposable versée aux parents de la classe moyenne ; modification des taux d'imposition, plus favorables aux ménages à revenus modestes, plus élevés pour les hauts salariés ; abaissement de 10 000 à 5500 $ du plafond du CELI ; fin du fractionnement du revenu pour couple avec enfants mineurs. La modification des taux d'imposition des particuliers pourrait se faire rapidement par adoption d'un projet de loi. Les autres mesures seraient incluses dans le premier budget (Morneau ?), déposé en février, avec mesures rétroactives au 1er janvier 2016. Justin Trudeau a aussi promis d'abaisser le taux de cotisation à l'assurance-emploi.

Tous ces engagements sont techniques et relativement simples à adopter, surtout pour un gouvernement majoritaire. Ça se complique toutefois dans plusieurs autres domaines plus politiques que techniques, qui demandent un ajustement de la « machine gouvernementale » ou, tout simplement, une forte dose de courage.

Par exemple, accueillir 25 000 réfugiés syriens dans « les prochains mois », comme Justin Trudeau s'est engagé à le faire (le prochain ministre de l'Immigration sera très occupé).

En pleine campagne électorale, la crise des migrants procurait aux rivaux de M. Harper une belle ligne d'attaque, mais il faudra maintenant concrétiser cette promesse, ce qui est plus compliqué que de lancer une phrase-choc dans un discours.

M. Trudeau a aussi promis de modifier la loi C-51 (antiterroriste), pour laquelle il avait d'ailleurs voté. Là encore, la manoeuvre est plus délicate que l'intention.

Au menu, aussi, deux autres gros morceaux : concevoir la nouvelle politique environnementale du pays, en collaboration avec les provinces, en vue du sommet de Paris, le mois prochain et convoquer une rencontre fédérale-provinciale sur le financement de la santé. En fait, ces deux dossiers s'inscrivent dans la volonté de M. Trudeau de rétablir les ponts avec les provinces, mais touchent aussi deux enjeux majeurs : environnement et santé.

M. Trudeau peut le demander à Jean Chrétien et Paul Martin : il y a toujours un risque de dérapage lorsque 14 premiers ministres et leaders territoriaux s'assoient autour de la même table pour parler, inévitablement, d'argent. M. Chrétien en était venu à la conclusion que tout ce qui intéresse les provinces, c'est soutirer plus d'argent à Ottawa. Paul Martin, lui, en était presque venu aux coups avec l'ex-premier ministre du Manitoba, Gary Doer, lors d'une rencontre sur la santé en 2004.

Très tôt dans son mandat, M. Trudeau doit aussi lancer son programme d'infrastructures (60 milliards sur 10 ans) s'il veut voir les premières pelletées de terre en 2016. Arbitrage, bureaucratie et « tirage de couvertes » en vue. Il faudra aussi mettre en place les garde-fous pour éviter le copinage et les traitements de faveur. On voit déjà venir la manne chez les grandes firmes de génie du Canada, qui ont grimpé en Bourse, hier.

Par ailleurs, les provinces atlantiques, qui ont donné au PLC 32 de leurs 32 sièges, s'attendent à des changements au régime d'assurance-emploi et à une juste répartition des fonds fédéraux. En Ontario, la première ministre Kathleen Wynne a fait ouvertement campagne pour Justin Trudeau et attend aussi un retour. Dans l'Ouest, l'Alberta veut toujours ses pipelines (dont celui d'Énergie Est) et talonnera M. Trudeau.

Il faudra en outre lancer l'enquête nationale sur la disparition et le meurtre de femmes autochtones, pourvoir les 22 sièges vacants au Sénat (sur 100), annuler le projet des chasseurs F-35, réinvestir à Radio-Canada et à Téléfilm Canada et décider de poursuivre ou non la bataille judiciaire pour l'interdiction du niqab aux cérémonies de citoyenneté.

La « déconservatisation » du Canada sera longue et ardue pour Justin Trudeau.

Dans les circonstances, la réforme du mode de scrutin et la légalisation de la marijuana devront peut-être attendre.

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