Le niqab et... le chat mort

Le cas de Zunera Ishaq, (seconde en partant... (PHOTO PATRICK DOYLE, LA PRESSE CANADIENNE)

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Le cas de Zunera Ishaq, (seconde en partant de la droite), qui a obtenu de la Cour d'appel fédérale à Ottawa de pouvoir prêter serment avec son niqab, est l'illustration des enjeux que Stephen Harper veut faire revenir dans la campagne.

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Au cours des quatre dernières années, Stephen Harper ne s'est pas beaucoup gêné (comme tous les premiers ministres à la tête d'un gouvernement majoritaire) pour faire adopter les lois qu'il jugeait importantes. C'est le privilège, parfois abusif, j'en conviens, conféré par notre imparfait système parlementaire.

Pourquoi diable, alors, ne pas avoir fait adopter une loi interdisant le port du niqab (en fait, une loi rendant obligatoire le visage découvert) lors des cérémonies de prestation de serment de citoyenneté canadienne ? Les conservateurs étaient majoritaires, il aurait été aussi facile de faire adopter une telle loi que ce ne le fut pour des lois à la portée beaucoup plus vaste, comme C-51 (antiterrorisme). Pourquoi, alors, débarquer avec cette idée de loi anti-visage couvert en pleine campagne électorale ?

Je risque une explication : les conservateurs voulaient ménager la chèvre et le chou, espérant avoir le beurre et l'argent du beurre. Faire un geste (par une directive à Immigration Canada) pour montrer que le gouvernement s'oppose fermement au visage voilé pour les candidats citoyens canadiens, tout en ne braquant pas les communautés musulmanes (surtout en Ontario) pour garder leurs votes. C'est la bonne vieille stratégie good cop-bad cop, soit Stephen Harper qui s'élève contre les visages couverts et son ministre Jason Kenney qui courtise les communautés culturelles depuis des années avec un certain succès.

Il faut dire aussi que le port du niqab lors des cérémonies de citoyenneté, qui fait beaucoup de bruit dans les médias, est anecdotique dans la vraie vie. On ne peut pas parler ici d'un grave problème répandu, surtout qu'au moment du serment, les très rares candidates voilées se découvrent le visage.

Au cours des dernières années, on ne peut pas dire que M. Harper en a fait une grande priorité. On était plus devant un principe général que devant un enjeu majeur et fondamental.

La directive a été annulée par la cour de première instance et, la semaine dernière, le gouvernement fédéral s'est présenté devant la cour fédérale, pour plaider sa cause. Or, la défense par les avocats du fédéral était tellement bâclée que la juge de la cour fédérale a rejeté la requête séance tenante. Retour au statu quo : le port du niqab est toujours permis lors des cérémonies de prestation de serment.

Nouveau rebondissement, deux jours plus tard, le gouvernement conservateur annonce qu'il demande aux tribunaux de suspendre le jugement autorisant le visage couvert et s'engage à faire adopter une loi pour l'interdire s'il conserve le pouvoir.

Tout cela semble bien confus, mais ce serait mal connaître Stephen Harper. 

Dans une campagne où les trois principaux partis n'arrivent pas à se démarquer, il est essentiel de trouver un sujet, un enjeu, voire une controverse pour se singulariser et tirer son épingle du jeu. 

Les électeurs québécois, qui viennent de se taper près d'une décennie de débats identitaires, savent fort bien que toutes les questions de signes religieux et de laïcité peuvent très bien alimenter les campagnes électorales et polariser l'électorat.

La démarche des conservateurs est à première vue incohérente ou, à tout le moins, un peu difficile à suivre juridiquement, mais elle s'explique peut-être par des impératifs électoraux.

Vous vous rappelez, il y a deux semaines, l'arrivée pour le moins impromptue de ce stratège politique australien, Lynton Crosby ? Quel rapport ? M. Crosby, décrit comme un « génie démoniaque », affectionne deux stratégies électorales : celle du « dog whistle » et celle du « dead cat ».

La première vise à émettre dans l'opinion publique des sons (en fait, des enjeux) que seule une partie de l'électorat entend, un peu comme les fameux sifflets à chien.

Dans le cas du niqab, c'est plutôt celle du « chat mort » qui s'applique. Qu'est-ce ? Lorsque vous voulez vraiment attirer l'attention d'une tablée dissipée, un truc infaillible : jetez un chat mort au milieu de la table, vous obtiendrez assurément l'attention. En prime, cela permet d'isoler Thomas Mulcair et Justin Trudeau, tous deux favorables au port du niqab lors des cérémonies de prestation de serment pour des raisons de libertés religieuses.

Le sujet est explosif, on le sait. Une majorité de Canadiens s'oppose aux visages couverts dans de tels événements symboliques. C'est encore plus vrai au Québec.

Ce n'est peut-être qu'une anecdote, mais elle est révélatrice. Hier, dans Rosemont, j'ai vu des pancartes électorales du député néo-démocrate Alexandre Boulerice vandalisées, sur lesquelles on avait écrit, à gros traits noirs : islam. Je passe par là tous les jours, ces graffitis ont été faits cette fin de semaine.

Comment réagiront les députés québécois du NPD, qui ne sont pas tous aussi entichés du multiculturalisme canadien que ne l'est leur chef ? Déjà, samedi, le candidat orange dans Mégantic a dû rectifier le tir après avoir dit qu'il serait souhaitable de rouvrir la Constitution pour modifier la protection religieuse.

Comment réagiront les électeurs tentés de voter NPD ou PLC, mais sensibles à la question du niqab, dans certaines régions, dont Vancouver, Toronto et Québec ?

De toute évidence, M. Harper voit un intérêt stratégique à brasser le niqaq, même si cela est un peu contradictoire pour un premier ministre qui a créé en grande pompe un Bureau de la liberté de religion dans le monde en 2013 pour protéger les droits religieux des minorités.

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