Couvrir ou ne pas couvrir...

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Chaque fois que j'évoque, dans une chronique, la difficulté pour les médias de suivre correctement le premier ministre Stephen Harper, les réactions, toujours nombreuses, se divisent en deux: celles de ceux qui pensent que les journalistes ne sont que des emmerdeurs et que M. Harper a raison de les mépriser et celles de ceux qui, à l'opposé, affirment que nous devrions répliquer en ne le couvrant plus.

Alors, couvrir ou ne pas couvrir? Telle est la question. Surtout en cette année électorale.

Je notais, plus tôt cette semaine, que M. Harper a annoncé un remaniement ministériel par Twitter et que son bureau n'a informé les journalistes de la tribune parlementaire qu'après la prestation de serment chez le gouverneur général. Voilà, à mon avis, un autre accroc au protocole, un pied de nez aux institutions et aux journalistes. Non seulement le premier ministre ne dévoile plus le lieu et le moment des réunions du Conseil des ministres, mais maintenant, il fait des remaniements en catimini.

«Voulez-vous bien me dire c'est quoi, l'intérêt d'avoir des journalistes lors d'une prestation de serment de nouveaux ministres?» m'a demandé un lecteur par courriel.

«Évidemment, l'amour-propre (généralement très fort) des journalistes est blessé. Honte à Harper! Toujours ce Harper bashing. Un jour faudra en revenir, car il est là pour un autre mandat avec plus de députés au Québec.

«Quant au ministre unilingue, on s'en foute (sic) éperdument.»

Rideau Hall est un endroit charmant, cher ami, mais les journalistes n'y vont pas pour prendre le thé ou pour admirer la vaste collection d'oeuvres d'art, mais plutôt pour poser des questions, une activité qui est devenue subversive sous le gouvernement Harper. Des questions comme, ne vous en déplaise: «N'est-il pas important pour un pays bilingue, membre influent de la Francophonie, qui plus est, de nommer un chef de la diplomatie bilingue?»

Les journalistes ne réclament aucun privilège, ils veulent seulement faire leur boulot, et pour faire ce boulot, ils doivent avoir accès aux élus.

Un autre lecteur est bien d'accord avec l'opacité du gouvernement Harper: «Les journalistes ne font plus que des reportages, ils cherchent à influencer l'opinion publique selon leur moralité ou selon leur position politique. Finalement, je ferais probablement comme Harper. À vous de suivre et arrêtez de vous plaindre. Ça change rien que vous connaissiez la composition du gouvernement 5 minutes après.»

Ah bon. À ce compte-là, économisons (les médias ne roulent pas sur l'or ces années-ci) et fermons les bureaux parlementaires. On se contentera de reproduire les communiqués du gouvernement et de rapporter la bonne parole au peuple.

À ce compte-là, économisons les dizaines de milliers de dollars qu'il en coûte par journaliste pour suivre la campagne électorale fédérale et branchons-nous tout simplement sur les sites internet des partis politiques.

C'est effectivement ce que plusieurs lecteurs proposent.

Voici quelques commentaires en ce sens: «Devant l'obstination de M. Harper à ne pas donner de conférence de presse devant les journalistes comme le fait le président des États-Unis à l'occasion et à ne pas se montrer disponible à répondre à quelques questions, à l'improviste, pourquoi les organes de presse du pays n'informent-ils pas M. Harper qu'ils ne l'accompagneront pas lors de la prochaine campagne électorale pour rapporter ses discours? Pourquoi relater les propos de quelqu'un qui vous méprise et qui ne se sert de vous que lorsque ça lui convient?»

Un autre: «L'attitude Harper et des conservateurs envers les journalistes n'est surtout pas nouvelle. Cette situation dure depuis qu'ils sont au pouvoir. Pourquoi vous ne boycottez pas leurs conférences de presse et favorisez plus tôt ceux de leurs adversaires? Quand les conservateurs émettent des communiqués, vous les placez dans des pages intérieures en petits caractères et ceux de leurs adversaires dans les premières pages.»

Et encore un autre: «Très honnêtement, si j'étais journaliste, j'attendrais les communiqués des conservateurs et je couvrirais uniquement ceux qui veulent bien me parler. Lorsque les conservateurs réaliseront qu'ils n'ont pas de couverture, je crois que leur approche changerait.»

Je comprends fort bien ces réactions. Il est très tentant, en effet, de rendre au chef conservateur la monnaie de sa pièce. L'idée a été débattue au sein de la tribune parlementaire et dans les salles de rédaction du pays, notamment lorsque le bureau du premier ministre a institué la «liste» et qu'il a réduit le nombre de questions, en plus de tenir presque systématiquement les points de presse devant des militants bruyants et parfois chahuteurs. Lors de la dernière campagne, nous avions même dû être escortés par la GRC vers le bus des médias parce que des militants vociféraient contre nous des propos menaçants. Qui aurait cru que couvrir la politique au Canada deviendrait un jour un métier dangereux?

Aussi froide et désagréable puissent être nos relations avec le Parti conservateur, il est néanmoins de notre devoir de couvrir tous les partis et, à plus forte raison, le chef du gouvernement. Boycotter un parti, c'est une décision politique.

Les médias restent, même si on leur met des bâtons dans les roues, les yeux et les oreilles du public. Informer les électeurs que le premier ministre manque de transparence, c'est aussi... de l'information.

De toute évidence, M. Harper pense que cela sert ses intérêts. Les médias rapportent et commentent. Aux électeurs de juger.

Pour joindre notre chroniqueur: vincent.marissal@lapresse.ca

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