La pétrolocratie

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Mettons tout de suite une chose au clair: ce n'est pas vrai que le gouvernement Harper ne fait rien pour l'environnement.

Hier matin, j'ai reçu un appel automatisé (eh oui, un robocall!) du gouvernement du Canada m'avisant que celui-ci passait du chèque au dépôt direct pour tous ses paiements aux citoyens. Moins cher et plus respectueux pour l'environnement, ajoutait la voix exagérément enthousiaste aux accents toniques rappelant ces pubs de produits miracles pour faire disparaître les traces de calcaire au fond de votre baignoire.

«Sauvez un arbre en vous inscrivant au dépôt direct dès aujourd'hui!», concluait la voix dans un dernier élan lyrique.

Ça doit être l'ambiance préélectorale de plus en plus lourde, mais je me suis dit, en réécoutant le message, qu'il s'agissait davantage, pour le gouvernement Harper, de rappeler qu'il versera en 2015 de généreux montants aux Canadiens (notamment pour les enfants) que de sauver la forêt boréale.

Chose certaine, le bilan de neuf ans du gouvernement Harper démontre hors de tout doute qu'il est plus intéressé par l'allégement du fardeau fiscal des Canadiens que par le sort des arbres. Seulement, voilà, son plan de baisses d'impôts et de bonbons préélectoraux (par dépôt direct ou par déductions fiscales) est maintenant menacé par la subite baisse du prix du pétrole, qui prive l'État de milliards de dollars en revenus.

Il y a quelques années, lors d'un reportage en Alberta, un électeur mécontent du gouvernement de l'ex-premier ministre Ralph Klein m'avait dit cette phrase assassine: «À 55$ et plus le baril, même un singe pourrait diriger l'Alberta! Ça prend pas un génie, il faut juste attendre que l'argent entre dans les coffres du gouvernement et couper dans les dépenses pour baisser les impôts.»

Je ne reprendrai pas à mon compte la comparaison avec le primate pour décrire la stratégie préélectorale de Stephen Harper, mais elle consistait, en effet, à engranger des surplus juste à temps pour les élections et les convertir en cadeaux aux contribuables. Tout ça grâce, en grande partie, aux revenus générés par le pétrole à 85$ le baril. La baisse drastique, sous les 50$, vient, évidemment, foutre en l'air cette équation simpliste.

On dirait bien qu'il y a de l'eau dans le gaz de la pétrolocratie canadienne. Si on ne le savait pas déjà assez, les dernières semaines ont démontré à quel point l'économie du Canada est liée au prix de l'or noir. Idem pour la stratégie électorale des conservateurs.

Pas étonnant, dans ce contexte, que l'environnement ne se hisse pas très haut dans les priorités du gouvernement Harper. Pas étonnant que celui-ci ait fait des pieds et des mains, depuis des années, pour convaincre l'administration Obama de donner le feu vert au pipeline Keystone.

Tant que le secteur pétrolier fait rouler, presque à lui seul, l'économie de tout un pays, son gouvernement peut s'en remettre à ce secteur. Mais on voit aujourd'hui à quel point il est dangereux de mettre tous ses oeufs dans le proverbial même panier. D'autant que les conservateurs ont volontairement privé l'État de revenus substantiels en baissant la TPS et les impôts et qu'il est évidemment hors de question de revenir en arrière.

La baisse du prix du pétrole démontre magistralement le manque de diversification des politiques économiques conservatrices. Le Canada se retrouve aujourd'hui, dans une moindre mesure, comme ces villes mono-industrielles réduites à la pauvreté et au désoeuvrement lorsque la mine, la scierie ou l'usine locale ferme.

Cette nouvelle donne économique, à neuf mois des élections d'octobre, ouvre le jeu pour les partis de l'opposition. D'abord, ils auront beau jeu de dire que les conservateurs n'ont rien vu venir et qu'ils ont tout misé sur l'or noir. Ensuite, la baisse de revenus prive Stephen Harper de l'arme électorale rêvée: des baisses d'impôts, en particulier pour les familles qui vivent en périphérie des grandes villes. Le jeu électoral, soudain, devient plus égal pour tous les partis.

On constate aussi le manque flagrant d'imagination dans les politiques conservatrices. Où sont les programmes d'innovation et de recherche qui font que les pays riches se distinguent? Quels sont les succès technologiques récents au Canada, notamment dans le domaine des technologies de l'environnement, dont on nous parle depuis une bonne décennie?

C'est triste à dire, mais le Canada, économiquement, est encore une créature du XXe siècle. La recette n'a pas changé: les revenus soumis aux fluctuations des ressources naturelles et des programmes d'infrastructures pour relancer l'économie (ou pour gagner des votes).

La diminution des revenus tirés du pétrole forcera les partis politiques fédéraux à faire preuve d'un peu plus d'imagination, ce qui est, après tout, une bonne chose.

Les conservateurs privés de la carte des baisses d'impôts vont devoir trouver autre chose.

Le NPD et son chef, Thomas Mulcair, eux, veulent donner de l'air à la classe moyenne. Dans son discours, hier à Ottawa devant le Club économique du Canada, Thomas Mulcair a répété «classe moyenne» près de 20 fois. Il a aussi insisté pour dire qu'il est issu de cette classe moyenne, lui, deuxième enfant d'une famille de 10 à qui «personne n'a jamais rien donné». Une flèche à Justin Trudeau. Il y en aura d'autres.

La campagne électorale a officiellement commencé cette semaine à Ottawa et elle durera neuf mois.

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