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La guerre, sans le nom

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En 2006, au moment où la mission canadienne en Afghanistan soulevait de plus en plus de doutes au sein de la population, le ministre de la Défense de l'époque, Peter MacKay, avait été incapable, en comité parlementaire, de répondre à une très simple question posée par un sénateur libéral: «Le Canada est-il en guerre?»

Le Canada avait pourtant des soldats en sol afghan, qui combattaient presque tous les jours contre des talibans tenaces et dont beaucoup ne sont jamais revenus au pays. Théoriquement, cela s'apparentait à la guerre.

Le ministre MacKay avait toutefois évité de parler de guerre et il avait simplement répondu: «Nous faisons partie de l'effort global visant à vaincre le terrorisme.» Il y a fort à parier que son successeur, Rob Nicholson, répondrait exactement la même chose si on lui demandait si le Canada est en guerre en Irak, et ailleurs, contre le groupe État islamique (EI). Pourtant, selon le gouvernement Harper, le Canada est une cible et notre sécurité nationale est menacée.

Alors, pourquoi ne pas appeler un chat un chat et répondre: «Oui, le Canada est en guerre» ? Peut-être parce que pour parler de guerre, il faut être capable d'identifier son ennemi et d'établir clairement l'objectif. S'il y a une leçon à tirer de notre expérience en Afghanistan, c'est que les nouveaux ennemis sont trop diffus pour être clairement identifiés, insaisissables même, que la menace est mouvante et qu'il serait présomptueux de parler de victoire. Pire encore: l'ennemi est maintenant parmi nous, comme nous l'a appris la semaine dernière le ministre de la Sécurité publique, Steven Blaney, accompagné devant un comité parlementaire par le directeur du SCRS et du commissaire de la GRC.

Il y aurait au Canada, selon eux, environ 80 djihadistes, mais ce nombre augmente sans cesse. À Londres seulement, le maire Boris Johnson estime que plusieurs milliers de personnes sont sous surveillance par les autorités policières et antiterroristes. Il est permis de croire que Toronto, ou même Montréal, abritent elles aussi bon nombre de jeunes gens inspirés par l'EI.

Faire la «guerre» suppose qu'il y aura un gagnant et un perdant. Or il est douteux que nous gagnions jamais cette guerre aux djihadistes et autres extrémistes. En fait, je crois bien que nous l'avons d'ores et déjà perdue. C'est ce que nous rappelle chaque bombe artisanale qui explose en Afghanistan, chaque attentat suicide en Irak et, ce qui est encore plus troublant, chaque jeune Canadien, Britannique ou Français qui succombe aux «charmes» de la guerre sainte. C'est peut-être pour ça qu'on évite de dire que nous sommes en guerre et que nos gouvernements entrent toujours dans de telles aventures sur la pointe des pieds, en promettant que ce ne sera pas long.

Suffit de fréquenter un peu les aéroports ici, et encore plus en Europe, pour constater que la paranoïa ambiante est revenue à un niveau très élevé. Depuis septembre 2001, c'est cyclique et nous sommes en ce moment dans une période critique du cycle de la terreur.

À Paris-Charles-de-Gaulle, il est difficile ces jours-ci de faire dix pas sans croiser un agent de police, des douaniers armés ou même des militaires de l'opération Vigipirates. Avec leurs bérets noirs gros comme une crêpe bretonne, les membres du bataillon de chasseurs alpins ont une drôle d'allure, mais on perd immédiatement toute envie de se moquer lorsqu'on zieute leur mine patibulaire et, surtout, l'énorme canon qu'ils portent ostensiblement sur leur poitrine.

Dans les haut-parleurs de l'aérogare, un message enregistré invite régulièrement les voyageurs à «rester vigilants» et à rapporter toute activité inusitée. Il ne fait pas bon s'appeler Abdel ou Mohammed et d'avoir le teint foncé ces temps-ci dans les grands aéroports occidentaux.

Avant d'arriver à Paris-CDG, la semaine dernière, nous avons été bloqués plusieurs heures à Athènes en raison d'une alerte à la bombe dans notre vol d'Aegean Airlines. L'Airbus 320 était prêt à décoller lorsqu'il s'est immobilisé sur le tarmac. Le pilote a coupé les moteurs et on nous a invités à débarquer prestement pour subir une nouvelle ronde de fouille dans l'aérogare. Difficile, comme toujours dans ces cas-là, de savoir exactement ce qui s'est passé, mais les policiers à l'intérieur de l'aérogare nous ont dit que l'alerte était jugée sérieuse et il manquait trois passagers lorsque nous avons rembarqué dans l'avion.

Au Canada, le risque est certainement moins élevé qu'en Europe pour des raisons géographiques et même politiques. Le gouvernement et les agences de sécurité publique se font rassurants et nous invitent à vivre normalement, mais, en même temps, ils reconnaissent que le nombre de djihadistes potentiels canadiens augmente rapidement.

Le plan adopté aux Communes par la majorité conservatrice (implication militaire dans l'alliance formée par Washington) est forcément incomplet. La lutte contre le terrorisme ne se mène pas seulement dans le nord de l'Irak avec nos vieux F-18, elle doit se dérouler aussi tous les jours par un suivi et des efforts de sensibilisation auprès des communautés dans lesquelles recrutent les organisations terroristes.

Voilà une avenue qu'auraient pu (et même dû) exploiter les partis opposés à la mission décidée par les conservateurs, en particulier le Parti libéral, qui a erré sans GPS sur les routes tortueuses de la guerre aux terroristes.

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