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La pêche à la barbotte

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On espérait une grande expédition en haute mer, avec des thons de 50 kg, des espadons qui sautent furieusement et peut-être même quelques grands requins blancs attirés par le sang, mais malheureusement, nous aurons eu le plus souvent droit à un modeste concours amateur de pêche à la barbotte dans les étangs sordides de la mafia, du monde de la construction et de quelques organisateurs politiques véreux.

La commission Charbonneau a entendu hier son 189e et dernier témoin «de fait». Il lui restera à entendre les recommandations d'experts, puis à rédiger son rapport définitif. En d'autres termes, le Charbonneau Show est terminé, au grand dam de milliers de Québécois accros à ce divertissement télévisé (et des chaînes de télé en continu, qui n'ont jamais diffusé de contenu si attrayant à si peu de frais!).

Finis, donc, les révélations-chocs, les allégations juteuses, les personnages pittoresques et les beaux malaises de témoins soudainement frappés de pertes de mémoire ou empêtrés dans leurs menteries.

Avons-nous, au terme de ce long exercice, trouvé LA bombe, ce que les anglophones appellent le smoking gun? Non. En fait, on peut même dire qu'on n'a pas appris grand-chose qu'on ne savait déjà. Des entrepreneurs puissants, dans un petit marché comme le Québec, ont joué du coude (et parfois même du madrier!) pour faire leur place et tasser la concurrence. Avec l'aide d'alliés syndicaux ou politiques, ils se sont enrichis sur notre dos. Plusieurs d'entre eux renvoyaient l'ascenseur, en dons aux partis politiques ou en cadeaux en nature aux tits-amis. La commission Charbonneau a démontré clairement que la gangrène était particulièrement répandue à l'hôtel de ville de Montréal.

De tout ça, la CEIC a fait le tour. Mais il n'y a pas eu de scandales majeurs ébranlant les colonnes du temple politique. En fait, certaines organisations, la FTQ, notamment, sortent de l'exercice beaucoup plus amochées que les partis politiques.

Évidemment, le rôle d'une telle commission n'est pas de désigner des «coupables» à la vindicte populaire, mais bien de faire la lumière sur certaines pratiques. Plane néanmoins un malaise quant à la façon dont la CEIC a traité les politiques, en particulier les libéraux. On s'étonne encore, par exemple, de la très grande bienveillance de la juge Charbonneau envers l'ex-ministre Nathalie Normandeau. On est en droit, par ailleurs, de s'interroger sur les raisons qui ont poussé la CEIC à ne pas convoquer Jean Charest. Comme tous les autres chefs de parti (en poste et à la retraite), M. Charest a été rencontré par les enquêteurs de la Commission, mais le public n'a aucune idée des questions qui lui ont été posées ni de ses réponses. Étrange.

On passe de l'étrange à l'incompréhensible devant l'absence à la barre de Marc Bibeau, ex-grand argentier du PLQ, ami intime de Jean Charest et dirigeant de Shokbéton. C'est comme si la commission Gomery avait décidé de ne pas convoquer Marc-Yvan Côté. Incompréhensible, d'autant que les noms de Jean Charest et Marc Bibeau ont été mentionnés des dizaines de fois durant les travaux de la CEIC. Celle-ci n'avait-elle pas l'obligation de les entendre, ne serait-ce que pour leur permettre de donner publiquement leur version des faits?

Frilosité? Prudence? Souci de ne pas s'ingérer dans des enquêtes ou des procédures judiciaires en cours? Peut-être, mais je ne vois pas trop comment la CEIC pourra écrire le chapitre sur les liens d'argent entre le PLQ et le milieu de la construction sans avoir entendu le collecteur de fonds en chef.

D'autres acteurs intéressants sont passés entre les mailles du filet de la CEIC. Je pense notamment à l'omniprésent Joël Gauthier ou à l'ancien président de la FTQ (de 1998 à 2007), Henri Massé.

On a l'impression, après 189 témoins, que la CEIC a préféré ne pas aller voir dans certains coins sombres, elle qui a pourtant exagérément braqué les projecteurs sur d'autres témoins mineurs.

Il y a aussi eu quelques dérapages incontrôlés et des accidents de parcours (inévitables, diront certains) qui ont sérieusement abîmé au passage quelques réputations.

Par moments, on se serait cru aux Détecteurs de mensonges: le témoin dit deux vérités et un mensonge, à vous de départager le tout! Cela fait aussi partie des risques d'un tel exercice, mais lorsqu'un Tony Accurso affirme avoir fait un don de 250 000$ à Jacques Duchesneau, on reste tout de même sur sa faim!

Sans vouloir jeter le bébé avec l'eau du bain, j'ai l'impression que le principal problème de la CEIC, c'est d'être en retard sur les événements et de ne rien avoir apporté de vraiment neuf. La plupart des histoires (vérifiables et vérifiées, pas les ragots et les allégations à l'emporte-pièce) sont sorties dans les médias, parfois depuis des années, les pratiques ont changé, les filous se sont planqués ou se sont fait pincer et le gouvernement a voté des lois pour contrer la grande majorité des accrocs connus.

C'est peut-être moi (et bien d'autres, je crois) qui attendais trop de la commission Charbonneau...

La citation

Il s'en est dit, des choses, devant cette commission depuis 2012. Des vertes et des pas mûres. Des drôles et des moins drôles.

En tête de mon palmarès, cette phrase sublimement floue de Frank Zampino: «Je ne confirmerais pas non plus que je ne peux pas l'exclure.»

Faut vraiment ne pas avoir envie de répondre pour torturer les mots de cette façon!

vincent.marissal@lapresse.ca




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