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Vendre le pétrole, à tout prix

Vincent Marissal
La Presse

Jusqu'où un gouvernement devrait-il aller pour «vendre» les ressources naturelles de son pays, en particulier le pétrole? La question se pose plus que jamais en ces premiers jours de 2014, qui pourrait bien être l'année des pipelines au Canada.

On connaît le parti pris du gouvernement Harper pour le développement des gisements des sables bitumineux du nord de l'Alberta, mais des révélations récentes concernant des liens entre Ottawa, l'industrie pétrolière et... les services de renseignement semblent nous plonger en plein roman d'espionnage.

Différents documents et reportages ont démontré au cours des dernières années les liens étroits entre le gouvernement conservateur et cette industrie, ainsi que son accès privilégié aux officines d'Ottawa. On a aussi vu Stephen Harper et ses ministres vanter au Canada et à l'étranger les mérites du développement de la filière canadienne des hydrocarbures.

On sait, enfin, l'antipathie viscérale des conservateurs envers les écologistes et les groupes de pression environnementalistes, antipathie qui a même tourné à des affrontements publics lors de certains sommets internationaux.

Cette fois, la toile se complexifie encore un peu.

Le NPD a révélé il y a quelques jours que le nouveau président du comité de surveillance du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), l'ancien ministre conservateur Chuck Strahl, est aussi lobbyiste pour Enbridge, le géant canadien de l'industrie pétrolière derrière le projet controversé Northern Gateway (pipeline qui relierait le nord de l'Alberta à la côte Ouest, en Colombie-Britannique).

Chuck Strahl a succédé en 2012 à Arthur Porter, l'ancien patron déchu du CUSM aujourd'hui accusé d'une importante fraude, à la tête du chien de garde du SCRS. Auparavant, M. Strahl avait été député du Parti réformiste, puis du Parti conservateur, de 1993 à 2011. Il est officiellement enregistré depuis décembre comme lobbyiste pour Enbridge, spécifiquement pour le projet Northern Gateway.

Ce double emploi fait sourciller, à juste titre, le NPD, qui y voit un conflit d'intérêts. Disons, prudemment, qu'il y a ici, clairement, risque de conflit d'intérêts, d'autant que le comité dirigé par M. Strahl a pondu en décembre un rapport recommandant aux services secrets de porter une attention particulière aux groupes ou individus qui pourraient menacer l'industrie pétrolière.

En outre, le journal britannique The Guardian nous apprenait en octobre que des agents du Centre de la sécurité des télécommunications Canada (CSTC, l'équivalent canadien de la NSA aux États-Unis), organisme proche du SCRS, ont eu depuis 2005 des réunions fréquentes avec des ministres, des hauts fonctionnaires et des membres de l'industrie pétrolière canadienne afin de discuter de sécurité. Le CSTC a fait les manchettes l'an dernier, dans la foulée des révélations de l'Américain Edward Snowden, lorsqu'on a appris que le Canada avait espionné le Brésil, précisément dans les filières pétrolière et minière.

Que la sécurité des opérations pétrolières et gazières et l'approvisionnement du pays soient considérés comme des enjeux économiques et de sécurité nationale de première importance, soit, cela va de soi, mais le gouvernement, les services de renseignement et l'industrie ne devraient pas coucher dans le même lit, dans un contexte de favoritisme politique et d'apparence de conflit d'intérêts. Déjà que les contrepoids, les instances de protection environnementale, notamment, ne pèsent pas lourd à Ottawa. Si, en plus, ils se butent à la collusion et à l'omnipotence du triumvirat gouvernement-industrie- services de renseignement... Il serait facile (et tentant) pour l'industrie d'user de ses pouvoirs et de son accès pour faire surveiller et même arrêter tout individu ou groupe opposé (les écolos ou les autochtones, par exemple) à un projet de pipeline. La proximité avec le gouvernement et les agences de renseignement permet par ailleurs aux sociétés d'obtenir des infos de première main sur les activités des pays concurrents, ce qui, en définitive, sert davantage des intérêts privés que la sécurité nationale.

Dernier point: le président du comité de surveillance du SCRS devrait être absolument irréprochable, surtout après le navrant épisode Arthur Porter.

M. Strahl se défend en disant qu'il a obtenu l'aval du commissaire parlementaire à l'éthique. Pas très convaincant. De un, le manque de dents de ce commissaire est bien connu et documenté à Ottawa et, de deux, à quoi sert un président du comité de surveillance du SCRS s'il doit se retirer lorsqu'on discute de sujets aussi importants?

Plusieurs décisions sont attendues en 2014 (Northern Gateway en Colombie-Britannique et TransCanada vers l'est, dont au Québec) et cette proximité entre le gouvernement Harper et l'industrie pétrolière ne fera qu'accentuer la méfiance des citoyens opposés aux projets de pipeline.

Stephen Harper le sait et il s'en accommode fort bien. Provoquer, en simplifiant les choses, une division entre partisans et opposants du développement économique du pays est une pièce électorale maîtresse des conservateurs.




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