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Triste à mourir (de faim)

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Que la chef d'Attawakispat, l'une des communautés autochtones les plus misérables du Canada, ait décidé d'entamer une grève de la faim qui dure maintenant depuis 18 jours, cela envoyait déjà un message très fort.

Mais le lieu choisi, l'île Victoria, dans la rivière des Outaouais, en dessous du pont du Portage, à quelques centaines de mètres du parlement, est aussi hautement symbolique.

À l'époque où j'habitais Ottawa, il y a une quinzaine d'années, je courais régulièrement près de l'île Victoria, un endroit glauque, inaccessible, désert le plus souvent, sauf lors de visites sporadiques d'autochtones qui dressaient des tentes et faisaient des feux entre les murs des immeubles décrépits. Un lieu étrange et peu accueillant.

J'ai maintes fois demandé à des collègues ce qu'était au juste cette île, à qui elle appartenait, ce qu'on y faisait et pourquoi elle semblait abandonnée en plein coeur de la capitale du Canada. Je n'ai jamais obtenu de réponse très claire.

Techniquement, l'île Victoria appartient aux Algonquins, mais son statut légal est plutôt flou et on ne sait pas vraiment ce qui s'y passe. Et puis, franchement, tout le monde s'en fout à Ottawa et dans la région!

L'île Victoria est à l'image de notre relation avec les autochtones: elle est là, mais personne ne la voit plus; son statut légal est vague et fait l'objet de contestations juridiques; elle est laissée à l'abandon, les Blancs ne s'y sentent pas les bienvenus, mais de toute façon, ils n'iraient pas et elle revient de temps en temps dans l'actualité.

Ce petit bout de terre connaît toutefois un sursaut d'activité, ces jours-ci, depuis que la chef Theresa Spence s'y est installée pour sa grève de la faim, le 11 décembre. L'île pourrait même devenir le point géographique le plus chaud du Canada dans les prochains jours si jamais la santé de Mme Spence devait se détériorer en attendant une improbable audience avec le premier ministre.

La chef Spence exige une rencontre avec Stephen Harper et avec le gouverneur général, David Johnston, pour discuter, de «nation à nation», des problèmes socio-économiques des autochtones à travers le pays. Mme Spence en a aussi contre le projet de loi omnibus C45, perçu comme une menace à la souveraineté des nations autochtones.

Les leaders autochtones craignent notamment une intrusion du gouvernement fédéral dans les conseils de bande, la remise en question de certains traités, des changements environnementaux et des restrictions sur les voies navigables.

La chef Spence veut d'abord parler de la misère chez les autochtones. Il y a un an, son village, Attawakispat, avait fait les manchettes lorsque Mme Spence a lancé un appel de détresse parce que des familles entières gelaient dans des abris insalubres, sans eau courante ni électricité. La Croix-Rouge (oui, oui, la Croix-Rouge, n'ajustez pas votre appareil, nous sommes bien au Canada!) avait même envoyé un avion chargé de sacs de couchage et autres biens de première nécessité.

Cette publicité négative contre le fédéral et l'empressement des partis de l'opposition à s'emparer de l'histoire avaient évidemment déplu fortement au gouvernement Harper. Ottawa avait d'ailleurs tenté d'évincer la chef Spence de son poste et une querelle sur les sommes promises et versées avait fait rage pendant quelques jours.

Nous assistons donc à la prise 2 de l'affrontement Spence-Harper, en quelque sorte, mais cette fois, la bataille prend une ampleur nationale.

Depuis deux jours, l'affaire a explosé sur les réseaux sociaux, portée notamment par le mouvement Idle No More, qui vise à mobiliser les communautés autochtones contre le gouvernement Harper.

Par ailleurs, une kyrielle de politiciens (Justin Trudeau, Marc Garneau, Bob Rae, Charlie Angus, Françoise David, Paul Martin) ont interpellé M. Harper. Le gouvernement a répondu par la voix du ministre des Affaires indiennes et du Développement du Nord canadien, John Duncan, et de sa collègue à la Santé, Leona Aglukkaq (elle-même autochtone), qui ont tous deux demandé à la chef Spence de mettre fin à sa grève de la faim.

Le gouvernement Harper propose une rencontre avec le ministre Duncan et de créer un comité national. Trop peu, rétorque Mme Spence.

Le sénateur conservateur Patrick Brazeau, lui aussi autochtone, a tenté de rencontrer Mme Spence, mais celle-ci a refusé. Le jeune sénateur lui a suggéré par l'entremise des médias de suivre la voie hiérarchique normale et de rencontrer le ministre Duncan, ajoutant que «bien des gens veulent rencontrer le premier ministre».

Évidemment, M. Harper ne veut pas créer un précédent en acceptant de rencontrer quelqu'un qui menace de se laisser mourir de faim. Cette histoire est toutefois une bombe à retardement. La couverture médiatique, ici et à l'étranger, ne fera que croître à mesure que l'état de santé de la chef Spence se détériorera. Imaginez un peu si l'irréparable devait se produire!

Il existe vraisemblablement une sortie de secours à cette crise (une promesse de rencontre nationale, même si M. Harper déteste ce genre d'exercice, l'entrée en jeu d'un médiateur et l'intervention d'«anciens» respectés par les leurs), mais un dénouement prochain, quoique souhaitable pour des raisons évidentes, ne réglera pas le fond du problème.

Comme l'île Victoria au milieu de la rivière des Outaouais, on peut feindre de ne plus voir les autochtones et leur sordide sort, mais ils ne disparaîtront pas pour autant. Ils continueront de revenir, sporadiquement, déranger notre profonde indifférence.




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