Le temps d'agir

«Que Dieu vous garde.»

Moi qui n'ai jamais prié Dieu que lorsque j'avais mal aux dents, comme chantait Brel, je me suis entendu, avec stupéfaction, prononcer cette formule en quittant deux jeunes hommes blessés et démunis dans un camp de sinistrés de Port-au-Prince.

Plus de parents, plus de maison, pas d'argent et même pas une toile pour se protéger du soleil, de la pluie et de la fraîcheur des nuits haïtiennes. Ces deux ados, comme des centaines de milliers d'autres, étaient au bord du gouffre.

 

Que leur dire pour les réconforter? Bonne chance? Ce mot-là est presque indécent dans ce pays. Courage? On n'en est plus là. Accrochez-vous? Oui, mais à quoi?

C'est sorti tout seul: «Que Dieu vous garde!» Les deux jeunes m'ont serré la main en me disant, avec un sourire radieux: «Bien sûr, bien sûr, Dieu nous garde!»

En remontant dans l'auto, je me sentais plutôt cheap. Imposteur serait ici le mot exact. Est-ce qu'une telle formule a une quelconque valeur quand elle vient d'un athée certifié?

Ce doit être l'omniprésence de Dieu dans ce pays. C'est contagieux. Dire que les Haïtiens sont croyants est un euphémisme. Ils s'en remettent à Dieu en toutes circonstances.

Vu la tâche herculéenne qui attend Haïti, il faut en effet avoir la foi et croire aux miracles. Mais Dieu n'étant pas ma spécialité, j'ai essayé, bien modestement, de trouver ailleurs une réponse à la question que l'on m'a posée 1000 fois depuis deux semaines: peut-on sauver Haïti et, si oui, comment?

Un mois jour pour jour après le tremblement de terre, on compte et on pleure encore les morts, on constate l'ampleur des dégâts, on évalue déjà les calamités à venir (la pluie, les maladies infectieuses, les ouragans). Plusieurs en ont aussi profité pour réécrire l'histoire d'Haïti.

Un mois plus tard, il est aussi plus que temps pour la communauté internationale (cette créature à la fois insaisissable et incontournable) d'affronter froidement l'après-catastrophe et d'imposer les décisions nécessaires.

Il ne suffira pas de pomper du fric en Haïti ou de faire parader Bill Clinton ou Nicolas Sarkozy à Port-au-Prince. Encore moins de répéter le petit refrain politiquement correct voulant que le gouvernement haïtien doit être - et sera - maître d'oeuvre de la reconstruction.

Il est temps, un mois après la méga-secousse, de couper la langue de bois pour dire les «vraies affaires».

Un exemple, parmi tant d'autres, de cette contagieuse langue de bois, tombé sur les fils de presse hier matin: la Banque mondiale a plaidé mercredi pour un «renforcement des capacités du gouvernement d'Haïti dans le cadre de la reconstruction» du pays, frappé le 12 janvier par un violent séisme qui a fait plus de 217 000 morts, selon le dernier bilan fourni par les autorités. «C'est important de créer un mécanisme qui permette de renforcer l'État durant ce processus de reconstruction», a plaidé Francis Ghesquiere, envoyé spécial de la Banque mondiale en Haïti.

Comment dit-on cut the crap en créole?

En ce moment, ce n'est pas le peuple haïtien qui bloque le plan de sauvetage - au contraire, il l'appelle de tous ses voeux. C'est la fameuse communauté internationale qui tergiverse et qui donne, ce faisant, au régime Préval une légitimité qu'il a perdue depuis longtemps aux yeux de sa propre population.

Le mot déplaît fortement aux Haïtiens, et cela se comprend, mais la solution passe par la tutelle. Ou le protectorat, si le mot écorche moins les oreilles sensibles. De toute façon, c'est déjà le cas. Haïti ne maîtrise plus rien, et ce qu'il restait du lien de confiance entre le gouvernement et la population s'est effondré le 12 janvier.

Il est temps, un mois après la catastrophe, que la communauté internationale accouche d'un plan.

En attendant le fameux nouveau plan Marshall, voici, pour tout de suite, le plan Marissal (c'est un jeu de mots, évidemment, à prendre au deuxième degré) en quatre points.

1- Le béton: décider rapidement de ce qu'on fait de la capitale et de sa population. Détruire ce qui tient encore par la peur (une tâche qui n'est même pas commencée) et établir un nouveau schéma urbanistique. Ce sera long, au moins 10 ans, et il faudra des milliards, mais c'est faisable.

2- Autonomie agroalimentaire: un autre projet à long terme (il n'y aura rien de court, de toute façon, en Haïti). Il faudra beaucoup de fric de la communauté internationale. Un plan de relocalisation vers les campagnes, des agronomes, de la machinerie, du microcrédit pour lancer de petites exploitations, la fin du dumping de produits agroalimentaires des États-Unis, une plus grande ouverture des marchés nord-américains aux produits haïtiens pour amener des capitaux.

3- Institutions et gouvernement: installer, pour les cinq prochaines années, un gouvernement de crise composé de quelques personnalités haïtiennes respectées (y compris de la diaspora) et de représentants de la communauté internationale, dont le mandat serait de restaurer l'ordre et la sécurité, de secourir et sécuriser les sinistrés, d'établir et superviser le plan de reconstruction et de suivre l'argent à la trace. Au lieu de tutelle, appelons cela «gouvernement d'accompagnement».

4- Éducation: tout part de l'éducation. La bonne nouvelle, c'est qu'il y a déjà une base en Haïti. Mais il faudra reconstruire en grande partie le système scolaire, y consacrer beaucoup d'argent et s'y tenir pendant les deux prochaines décennies, au moins.

Un mois plus tard, il ne s'agit plus de se demander si Haïti peut être sauvé, mais plutôt quels gestes doivent être accomplis en urgence pour amorcer le sauvetage.

Dieu ne suffira pas, malgré la foi débordante du peuple haïtien.

Pour en finir avec Dieu, justement, une phrase lue la semaine dernière sur un mur bringuebalant d'un édifice en ruine du centre-ville: «Mais qui donc est Dieu pour nous aimer tant?»

Sacrée bonne question...

 

 

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