En attendant la secousse politique

(Port-au-Prince) Reconstruction... Depuis une semaine, ce mot est devenu dans mon esprit aussi lourd que les tonnes de gravats qui jonchent presque toutes les rues du centre et des surréalistes quartiers populaires de Port-au-Prince.

Reconstruire. Dans les grandes capitales du monde, on en parle comme s'il s'agissait de lancer un nouveau programme d'infrastructures nationales pour stimuler une économie en récession.

Sur le terrain, on comprend tout de suite qu'il s'agit d'une tâche incommensurable. Une tâche à accomplir avec une population sonnée, traumatisée même, ultra-pauvre, sous-instruite et sans chef de file.

Reconstruire. Tu parles. S'il ne s'agissait que des édifices, des routes et des infrastructures, peut-être. Mais comment reconstruit-on un pays qui était déjà démoli avant le tremblement de terre?

Il y a quelques semaines, de Montréal, je posais la question: par où recommencer? Cette question me suit partout, ici, dans tous mes déplacements, dans toutes mes entrevues, dans tous les camps de sinistrés depuis une semaine, dans les yeux de chaque enfant, avec toujours le même abominable sentiment d'impuissance et de découragement. Et un gros noeud indélogeable dans la gorge.

J'ai réentendu dans ma tête, comme un enregistrement qui tourne en boucle, les promesses de reconstruction faites lors de la rencontre des amis d'Haïti à Montréal, juste avant mon départ pour Port-au-Prince. Je suis retourné cette semaine devant les ruines du Palais national et je n'ai pu m'empêcher de sourire (de dépit) en pensant aux grands discours de cette rencontre et aux promesses de reconstruire Haïti avec le gouvernement haïtien.

La première chose que la communauté internationale devrait faire si elle veut vraiment aider ce pays, c'est, au contraire, de prendre officiellement (et non pas par derrière comme en ce moment) le contrôle, ce qui redonnerait un début d'espoir à la population.

En envoyant Bill Clinton se faire photographier ou Sarko, qui arrivera en grande pompe le 17 février, en répétant que toutes les décisions sont prises par le gouvernement haïtien, en se pavanant avec le président René Préval, la communauté internationale est en train de lui donner une légitimité qu'il a perdue depuis longtemps auprès de son propre peuple.

Le Palais national écrasé ne témoigne pas que de la force du tremblement de terre; c'est aussi une funeste illustration de l'état du régime, aussi pourri que l'était le béton qui s'est désagrégé sous les secousses du 12 janvier.

La plus grande des injustices, ici, c'est que ce président incapable de soutenir son peuple dans l'épreuve sera vraisemblablement le plus grand bénéficiaire politique de cette catastrophe.

Non seulement parce que la communauté internationale s'est rangée derrière lui, mais aussi parce qu'il pourra presque assurément étirer son règne à la présidence. La dernière rumeur qui secoue le monde politique à Port-au-Prince, c'est que le président pourrait être tenté de profiter des événements pour amender la Constitution et briguer un troisième mandat, ce qui est actuellement interdit. (En Haïti, un président peut obtenir un maximum de deux mandats, mais pas consécutifs).

Cette idée, évoquée par le président René Préval, mobilise déjà une forte résistance. Ses opposants préféreraient que l'élection présidentielle ait bel et bien lieu en novembre prochain, ce qui reste le plus sûr moyen de se débarrasser du président actuel.

Si le chemin constitutionnel est impraticable, ce que croit l'ancienne sénatrice et candidate à la prochaine présidentielle Mirlande Manigat (constitutionnaliste respectée en Haïti), René Préval pourrait fort bien être tenté d'invoquer la catastrophe pour s'accrocher quelques mois, voire quelques années.

Il faut dire que l'opposition, éclatée en une kyrielle de petits partis politiques et sans chef de file commun, rend la partie facile au régime en place.

Il y a eu quelques regroupements ces dernières années, mais l'opposition reste fortement divisée. Ce qui est paradoxal, c'est que tous les leaders que j'ai rencontrés ici depuis une semaine reprochent au président de ne pas faire appel aux forces vives de la politique haïtienne sans esprit partisan... Mais ils en sont incapables entre eux.

Ce n'est pas qu'il manque de personnalités fortes, c'est que tout le monde tire la couverture vers soi. J'en ai rencontré plusieurs ces derniers jours.

Il y a Mme Manigat, une femme brillante et posée, qui a déjà annoncé sa candidature à l'élection présidentielle. Il y a aussi Charles Baker, industriel respecté qui avait organisé, avec d'autres, les marches de protestation dans les années 90, ce qui lui a valu la prison et quelques tentatives d'assassinat. Il sera aussi sur les rangs, m'a-t-il confirmé.

Il y en aura d'autres. Plusieurs autres. Trop, en fait.

Évidemment, plusieurs leaders sont parfaitement incompatibles en raison de leurs positions respectives, mais tant que l'opposition ne trouvera pas un personnage rassembleur capable de créer un consensus, elle dispersera ses forces. Ce n'est pas pour rien que l'on voit des banderoles et des graffitis réclamant le retour d'Aristide. Le peuple cherche une lueur d'espoir. Quitte à retourner dans les coins les plus sombres de son histoire récente.

On reproche beaucoup, avec raison, au gouvernement Préval d'échouer lamentablement à rassembler un pays en rade depuis le tremblement de terre.

Il semble que les terribles secousses n'aient pas encore réussi non plus à ébranler les vieilles habitudes contre-productives de l'opposition.

Pour joindre notre chroniqueur: vincent.marissal@lapresse.ca

 

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