Situation désespérée, stratégie du désespoir

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Crise politique à Ottawa

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Crise politique à Ottawa

Consultez notre dossier complet sur la crise à Ottawa et la chronologie des événements. »

La dernière fois qu'un premier ministre canadien a utilisé le très solennel discours à la nation télévisé, c'était Paul Martin en avril 2005, en pleine tourmente des commandites.

M. Martin, dont le gouvernement minoritaire était menacé, avait alors plaidé, presque en suppliant les Canadiens, de lui donner du temps. Laissez-moi gouverner encore malgré le scandale et je m'engage à déclencher des élections dans les 30 jours suivant le dépôt du rapport Gomery, avait dit en substance M. Martin. La démarche était désespérée. Et elle n'avait pas empêché le renversement du gouvernement et, éventuellement, sa défaite quelques mois plus tard.

Est-ce le même sort qui attend Stephen Harper ?

Il a utilisé le même moyen – le discours télévisé à la nation – et son gouvernement, comme celui de M. Martin il y a trois ans et demi, est menacé.

La différence majeure dans les deux histoires (outre que la cause de la chute appréhendée n'est pas la même, évidemment), c'est que Stephen Harper n'est pas Paul Martin. L'ancien premier ministre s'était excusé aux Canadiens des erreurs et avait demandé une deuxième chance.

M. Harper, lui, a dit aux Canadiens : C'est moi le premier ministre, j'y reste, et si vous devez me remplacer, ce sera par de nouvelles élections, vraisemblablement très tôt en 2009.

M. Martin suppliait les Canadiens de lui donner un sursis. M. Harper, lui, les a avisés qu'il ira s'«acheter» du temps, ce matin, chez la gouverneure générale. Il leur a aussi dit qu'il prendra «tous les moyens légaux» pour rester au pouvoir jusqu'aux prochaines élections.

Clairement, Stephen Harper n'accepte pas la règle parlementaire voulant que les partis d'opposition, unis dans une coalition, peuvent renverser le gouvernement et former le gouvernement.

«Les partis de l'opposition n'ont pas le droit démocratique de renverser le choix des électeurs, lors des élections du 14 octobre», a-t-il affirmé.

Faux, les partis de l'opposition ont ce droit. Cela dépend de la décision de la gouverneure générale. Celle-ci n'aura toutefois pas à prendre cette décision, du moins pas maintenant, puisqu'elle devrait proroger le Parlement à la demande du premier ministre ce matin.

La question reviendra vraisemblablement sur la table de Michaëlle Jean, fin janvier, début février, mais pour le moment, M. Harper cherche d'abord à éviter la guillotine de l'opposition, qui devait tomber ce lundi.

On peut y voir une simple fuite en avant suicidaire. De toute évidence, Stephen Harper a une autre idée en tête. Il fait le pari que les électeurs oublieront pendant la période des Fêtes qu'il a commis un geste grave dans notre système parlementaire : fermer le Parlement, après seulement deux semaines de session, privant ainsi l'opposition, majoritaire, de le juger.

Il fait le pari que les Canadiens lui pardonneront d'avoir eu recours à ce moyen extrême, comme ils ont oublié qu'il a violé sa propre loi sur les élections à date fixe pour déclencher des élections en septembre dernier.

Le temps, c'est une arme qui a bien servi Stephen Harper dans le passé récent. Il s'en est servi judicieusement pour dépeindre, à l'aide de millions de dollars de publicité, Stéphane Dion comme un leader mou et confus. Les conservateurs ont déjà commencé à utiliser la même stratégie, contre la coalition, cette fois.

Et surtout, contre le Bloc, des « séparatistes » qui veulent prendre le pouvoir à Ottawa.

Après deux jours de débats féroces aux Communes, le ton de Stephen Harper était évidemment plus calme, mercredi soir à la télévision, mais il a dit essentiellement la même chose : les souverainistes (separatists dans le texte en anglais) n'ont pas la légitimité de gouverner le pays.

En l'espace de quelques jours, voici qu'est réapparue en force la phobie des « séparatistes » à Ottawa et dans le Canada anglais.

Avec une force que l'on avait pas vue depuis des années, depuis le référendum de 1995, depuis la bataille de Meech.

Après la réception de la reconnaissance, somme toute assez douce, de la nation québécoise, on avait cru, à tort, que la phobie des souverainistes et que les vieilles chicanes sur l'unité canadienne s'étaient apaisées.

Apparemment pas. Revoici le bonhomme Sept-Heures de la politique canadienne.

Stephen Harper a décidé qu'il sauverait sa peau et son gouvernement en lançant une guerre contre les souverainistes, une stratégie risquée qui le fera reculer au Québec.

Le premier ministre a choisi de jouer l'avenir de son gouvernement sur la hantise des Canadiens du reste du pays envers les «méchants séparatistes».

Du coup, M. Harper vient de saboter trois ans d'efforts et de main tendue au Québec, où les « séparatistes » ne sont plus vus depuis longtemps, y compris par les fédéralistes comme Jean Charest, comme des dangers publics.

Surtout, M. Harper a fait le choix, sciemment, de braquer une partie du Canada contre une autre, de réveiller les deux solitudes, une stratégie risquée, qui est aussi gage de division. Nous avons déjà vu ce film-là. On se serait passer d'une suite.

C'est pourtant le même Stephen Harper qui a accueilli à bras ouverts des candidats et des députés ouvertement souverainistes à une certaine époque, dont quelques-uns siègent dans son caucus.

C'est aussi le même homme qui prévoyait, en 2004, prendre le pouvoir, en coalition avec le NPD et l'appui du Bloc.

Les conservateurs, de tout temps, ont courtisé les nationalistes au Québec. Et même les souverainistes, qui leur ont assuré les belles années du régime Mulroney.

Même chose en 2000, quand Stockwell Day, chef de l'Alliance canadienne, avait tendu la main aux souverainistes. Jean Chrétien l'avait même accusé de forger une « alliance maudite » (unholly alliance), c'est tout dire.

Stephen Harper est en train de balancer les gains auprès des souverainistes par-dessus bord. À situation désespérée, mesure désespérée.

Du côté de l'opposition, reste à savoir maintenant si la coalition PLC-NPD + Bloc tiendra la route jusqu'au prochain affrontement, fin janvier.

Mercredi soir, les députés libéraux et néo-démocrates disaient oui en choeur.

Cela dit, six semaines, c'est long, et il suffirait de peu pour que cette alliance étonnante ne survive pas jusque là.

C'est le pari de Stephen Harper.

 

Pour joindre notre chroniqueur :  vincent.marissal@lapresse.ca




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