Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans l'industrie du financement automobile. Quelque chose de malsain qui incite les consommateurs à rouler au-dessus de leurs moyens.

Ça se sent avec l'essor du crédit à risque, vous savez, ces prêts de « deuxième chance au crédit » destinés aux consommateurs fragiles. Taux d'intérêt de 30 %, frais cachés, assurances vendues de force... Je vous reparlerai demain des pièges de cette industrie qui mène tout droit au surendettement.

Mais l'odeur de surchauffe est aussi présente dans le financement automobile standard où les consommateurs étirent maintenant leur remboursement sur huit ou neuf ans, afin d'acheter plus gros, plus cher, plus luxueux.

Or, cela coûte cher. Si vous achetez une voiture deux fois plus cher, disons 32 000 $ au lieu de 16 000 $, vous pourriez avoir des mensualités semblables en remboursant sur six ans au lieu de trois. Mais vous allez payer quatre fois plus cher d'intérêts, selon les calculs de l'Agence de la consommation en matière financière du Canada (ACFC).

Et si vous revendez votre voiture avant terme, vous n'aurez pas assez d'argent pour rembourser le solde, car votre voiture se sera dépréciée plus vite que votre rythme de paiement. Résultat : un capital négatif ou une « baloune » comme disent les concessionnaires qui sont bien prêts à refinancer cette somme si vous rachetez une voiture neuve après quatre ans.

Certains concessionnaires sans scrupules ont même été jusqu'à vendre des assurances de remplacement sur le nouveau véhicule en incluant la « baloune » dans le prix, de manière à gonfler leur commission, une pratique décriée par l'Autorité des marchés financiers (AMF).

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Les automobilistes ne s'en rendent pas compte, mais toute la structure de la rémunération des concessionnaires est conçue pour encourager la clientèle à payer un maximum d'intérêts. Jetons un coup d'oeil sous le capot...

Disons que le fabricant n'a pas de taux promotionnel sur le véhicule que vous voulez acheter. Alors, le directeur commercial demandera des soumissions sur un portail en ligne (ex. : DealerTrack) qui regroupe une cinquantaine de prêteurs au Canada. Ensuite, il vous soumettra une offre. Jamais il ne vous parlera des autres soumissions. Jamais il ne vous laissera comparer les taux.

« Les gens ne réalisent pas que lorsqu'ils demandent un financement automobile, ils sont un peu pris en otage par le concessionnaire qui peut se laisser influencer par des conditions qui lui sont plus favorables pour certains prêts », explique Brigitte Goulard, commissaire adjointe de l'Agence de la consommation en matière financière du Canada.

En effet, la grille de commissions place le concessionnaire en plein conflit d'intérêts.

D'abord, plus le prix du véhicule est élevé, plus la commission versée par l'institution financière au concessionnaire sera grande. Celui-ci a donc doublement avantage à vous vendre un véhicule plus cher, quitte à étaler vos paiements sur une plus longue période, quitte à mentir pour que la vente passe.

On gonfle vos revenus, on sous-estime vos frais de logement... Ce genre de magouille est de plus en plus courante, constate l'ACFC. Et les conséquences peuvent être très graves pour les clients qui se retrouvent avec des dettes trop lourdes pour leurs épaules.

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Autre problème. Souvent, les concessionnaires ne font affaire qu'avec deux ou trois institutions financières. Certaines d'entre elles accordent justement des conditions de crédit plus avantageuses au concessionnaire, pour ses propres affaires, si celui-ci accepte de lui référer un certain pourcentage de sa clientèle. En agissant ainsi, le concessionnaire fait donc passer ses propres intérêts avant ceux de ses clients.

Mais il y a pire encore. Le directeur commercial peut présenter à son client une brochette de taux variant généralement entre 3,99 et 7,99 % offerts par le même prêteur. Plus le taux est élevé, plus la commission est élevée.

« Ça encourage des comportements qui sont contre l'intérêt du client », dénonce George Iny, président de l'Association pour la protection des automobilistes (APA).

Pour un véhicule de 30 000 $, par exemple, le concessionnaire recevra une commission de seulement 120 $ s'il vous laisse le meilleur taux de 3,99 %. Mais s'il vous fait signer à 5,39 %, il recevra 900 $, m'a expliqué un spécialiste du Mouvement Desjardins qui assure que tous les prêteurs agissent de cette manière.

Autrement dit, en vous faisant avaler un taux plus élevé, le directeur commercial peut multiplier sa commission par 10, voire davantage.

Je comprends que la concurrence est vive entre les concessionnaires et que si le directeur commercial ne travaille pas dans l'intérêt de son client, il risque de ne jamais le revoir, comme me l'a fait valoir Jacques Béchard, président-directeur général de la Corporation des concessionnaires d'automobiles du Québec (CCAQ).

Mais le malheur, c'est que les gens portent peu attention au taux d'intérêt. Ils magasinent un paiement. Point.

Pourtant, il est aussi important de négocier le financement que la voiture. Mon conseil : demandez au directeur commercial de vous présenter toutes les offres. C'est à vous de choisir le financement qui vous convient, pas au concessionnaire.

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Si vous voulez mon avis, les commissions versées aux concessionnaires devraient être fixes, car la structure actuelle joue en défaveur des consommateurs.

Et les concessionnaires qui agissent comme courroie de transmission entre les clients et les prêteurs devraient être mieux encadrés. Si les courtiers d'assurances doivent respecter des règles prévoyant notamment la divulgation des conflits d'intérêts, pourquoi pas les directeurs commerciaux ?

Mais pour l'instant, il y a un vide réglementaire entourant le rôle du concessionnaire dans le financement auto. Espérons que Québec qui planche sur une réforme de la Loi sur la protection du consommateur (LPC) trouvera une solution à cet enjeu majeur.