Paroles, paroles

Encore des mots, toujours des mots. Les mêmes mots...

Cette célèbre chanson interprétée par Dalida et Alain Delon m'est revenue en tête en lisant les premières circulaires que les entreprises inscrites à la Bourse préparent en vue de leur assemblée annuelle.

Nouveauté cette année: les sociétés doivent fournir des renseignements sur la représentation des femmes à la haute direction et au conseil d'administration, en vertu d'un règlement adopté le 31 décembre dernier par la plupart des commissions des valeurs mobilières provinciales.

Au lieu d'instaurer des quotas, comme l'ont fait plusieurs pays européens pour accroître le nombre de femmes dans des postes-clés, le Canada a choisi une approche souple et non contraignante baptisée «appliquer ou s'expliquer», qui a permis de belles avancées dans certains pays comme l'Australie.

Désormais, les sociétés canadiennes sont tenues de dévoiler le nombre de femmes au C.A. et à la haute direction. Elles doivent aussi exposer leur plan d'action pour améliorer la mixité.

- Rien que des mots. Des mots faciles, des mots fragiles...

Le hic, c'est que les sociétés ne sont pas forcées d'établir un objectif clair. Encore moins de fixer une date pour l'atteindre. Et jusqu'ici, très peu l'ont fait, comme l'a constaté Louise Champoux-Paillé, qui s'est transformée en patrouilleuse de circulaires.

Chevalière de l'Ordre national du Québec et lauréate du prix du Gouverneur général du Canada pour la promotion des femmes dans les C.A., Mme Champoux-Paillé a épluché toutes les circulaires déposées depuis le début de l'année pour pondre la première mouture d'une étude qu'elle produira tous les trimestres.

La divulgation, elle y croit. «Mais il faut suivre la politique de près pour s'assurer qu'elle rapporte ses fruits», explique-t-elle. Il ne faudrait pas que l'initiative soit un feu de paille, plutôt qu'un véritable outil de transformation durable.

Du 1er janvier au 15 mars, environ 10% des entreprises ont déposé leur circulaire. Elles seront plus nombreuses à le faire au printemps. N'empêche, on peut déjà tracer quelques constats.

À peine une entreprise sur dix (3 sur 32) a réellement établi une politique visant la parité hommes-femmes assortie d'une date butoir. Il s'agit de la Banque Nationale, de la Banque de Montréal et de Celestica. Chapeau! Cela démontre qu'il est possible d'avancer rondement.

Mais à l'opposé, plus de la moitié des entreprises ont candidement expliqué qu'elles n'avaient aucune politique, ni aucune cible pour atteindre la parité. On peut citer le détaillant Sears Canada, qui compte pourtant bien des femmes parmi sa clientèle.

Comme justification, sa circulaire précise que Sears tient compte «d'éléments de diversité comme la nationalité, la formation, la provenance géographique, l'expérience et le genre au moment de pourvoir les postes vacants au conseil».

- Des mots magiques, des mots tactiques. Qui sonnent faux...

Il est frappant de voir que les entreprises préfèrent le mot «diversité» au mot «parité». Bien sûr, la diversité de manière plus large est un objectif louable. Mais en formulant de grands principes vagues, on risque de faire du surplace sur tous les fronts. S'il n'y a pas de cibles quantifiables, on ne pourra jamais mesurer le travail accompli. Et les beaux principes risquent de rester des voeux pieux.

L'absence quasi totale du mot «parité» dans les divulgations dénote un certain inconfort par rapport à cet enjeu, considère Mme Champoux-Paillé.

Pourtant, la sous-représentation des femmes à la tête des entreprises est une question de société qu'on doit aborder de front. C'est une question d'égalité.

Actuellement, les femmes occupent seulement 22% des sièges des C.A. des grandes entreprises, selon le cabinet Spencer Stuart. C'est mieux qu'en 2009, où elles n'étaient que 15%. Mais à ce rythme, on n'atteindra la parité que dans 20 ans. Trop long! On doit accélérer le rythme. Passer de la parole aux actes.

- Une parole encore. Paroles, paroles, paroles...

Mais beaucoup d'entreprises qui ne veulent pas se donner de cible expliquent que le C.A. requiert «d'abord et avant tout» des administrateurs qui possèdent «l'expertise et les compétences jugées nécessaires».

Tout le monde est d'accord. Mais ce genre d'argument sous-entend qu'il n'y a pas assez de femmes compétentes, ce qui est faux. En 2006, le gouvernement du Québec a imposé la parité dans tous les C.A. des sociétés d'État. En cinq ans, les femmes sont passées de 28% à 52% des postes, sans aucun problème.

«Aujourd'hui, il y a une masse critique de femmes pour répondre aux besoins, et même plus», assure Mme Champoux-Paillé. «Les organisations ont tout le choix voulu pour établir l'équilibre. Le bassin est très grand. Il y a plus de femmes capables de répondre à leurs besoins que de postes à combler.»

Signe que les temps changent, les femmes ont obtenu 43% des nominations à titre de nouveaux membres du C.A. l'année dernière. Voilà qui donne espoir...

Souhaitons que le nouveau règlement sur la parité permette d'accélérer le changement. La dernière chose dont les femmes ont besoin, ce sont des formules creuses qui ajoutent quelques pages dans les circulaires déjà trop longues des entreprises. Au-delà des mots, il faut des résultats.

Autrement, il faudra se rendre à l'évidence que les quotas sont plus efficaces que des paroles en l'air.

- Paroles, paroles, paroles, paroles, paroles. Encore des paroles que tu sèmes au vent.




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