Chronique

La nuit américaine

« C'est évident à les entendre et à les... (Photo Angela Weiss, Agence France-Presse)

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« C'est évident à les entendre et à les voir catastrophés, la défaite de Clinton, c'est aussi la défaite des médias. Peut-être même encore plus la défaite des médias », écrit Stéphane Laporte.

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On nous avait dit que ça pouvait se régler très rapidement. Autour de 21 h, ce qui se devait d'arriver serait déjà arrivé. Hillary Clinton, première femme à la présidence de la première puissance mondiale.

Il est 22 h, et le plafond de verre n'a pas explosé encore. Les commentateurs sont dans le brouillard. Comme si Pierre Houde n'arrivait pas à voir la puck durant un match du Canadien. Ils sont dépassés par les événements. Ça fait deux ans qu'ils nous expliquent que c'est impossible, que Donald Trump ne pourra jamais devenir président des États-Unis. Que sa balloune va péter, incessamment. Sa balloune est en train de devenir une planète. Notre planète. Sa planète.

À 23 h, la soirée s'allonge autant que les visages des analystes. Faut pas sauter aux conclusions trop vite. Si la Pennsylvanie... Si l'Ohio... Si le Wyoming... C'est évident à les entendre et à les voir catastrophés, la défaite de Clinton, c'est aussi la défaite des médias. Peut-être même encore plus la défaite des médias. Ils ne veulent pas le croire. Ils ont perdu le pouvoir. Le pouvoir d'influencer les gens. Le pouvoir de décider qui est la bonne et qui est le méchant.

À CNN, ils seraient en train de couvrir la fin du monde qu'ils n'auraient pas l'air plus déprimés. Dans leur panel, les pro-Trump de service, dont on se moquait depuis des mois, retiennent leur enthousiasme. Ils ont de la misère à croire que soudainement, ils sont les plus clairvoyants.

Minuit. Le carrosse de Trump ne s'est pas changé en citrouille. Le miracle n'aura pas lieu. C'est clair. Mais aucun Bernie The Rome n'ose lancer la fameuse formule : « Si la tendance se maintient, le prochain président des États-Unis sera un homme qui attrape les femmes par la chatte... »

Les médias sont dans le déni. Et si la Russie avait hacké les résultats...

Il est 1 h du matin. Allez-vous finir par le confirmer !? Que Trump fasse son discours et que j'aille me coucher. Une soirée électorale plus longue qu'un septième match de Série mondiale. Franchement ! Au moins, durant un match de baseball, il y a un peu d'action, des circuits, des attrapés, des crachats. Là, on écoute depuis des heures des experts complètement sonnés qui ne comprennent pas plus que nous ce qui est en train de se passer. Pas facile de rester réveillé.

À 2 h du matin. Enfin, ils lâchent le morceau : « Vous savez, le gars qu'on vous a dit qu'il ne serait jamais président, ben y va l'être. » À moins que Superman fasse tourner la Terre dans l'autre sens pour que l'on puisse reculer dans le temps, c'est fait. Rien ne pourra changer quoi que ce soit. Breaking news : Trump is the president ! Michel Therrien, après une défaite de 10 à 0, a l'air de Youppi ! à côté des Anderson, Blitzer, Roy et compagnie. Bon, amenez le Donald, qu'on aperçoive au moins un visage souriant durant cette soirée.

3 h du matin. Je cogne des clous. Assez pour bâtir un mur entre le rêve et la réalité. Je lutte contre le sommeil. Je résiste. Trump devrait apparaître d'une seconde à l'autre. Le voilà, enfin. Pas triomphaliste du tout. Presque discret. Étonnant. On ne l'a jamais vu comme ça. Comme s'il était sous le choc, lui aussi. Si les commentateurs n'ont cessé de dire qu'il allait perdre, lui n'a cessé de dire que les élections étaient truquées, alors, au fond, tout le monde a tort, ce soir.

Il s'installe au lutrin. Dans le cadre de la caméra, à sa droite, loin derrière lui, le nouveau vice-président, Mike Pence. À sa gauche, loin derrière lui, son plus jeune fils, Barron, pas tout à fait réveillé. Sa femme Mélania n'est même pas dans l'image. Trump est seul au micro. C'est ce qui me frappe. On assiste à la victoire d'un homme seul. Personne dans ses bras. Personne à ses côtés. Les drapeaux américains sont plus près de lui que qui que ce soit. Trump est un one man show. Trump est un leader solitaire. Tout le monde était contre lui. Les médias, l'opinion publique, même son propre parti, même son colistier. Et il a gagné.

Il a gagné parce que des millions d'âmes solitaires se sont reconnues en lui.

Pourquoi la classe moyenne et sous la moyenne de l'arrière-pays a voté pour un milliardaire de New York ? Parce que le milliardaire est un rejeté comme eux. Un laissé-pour-compte des bien-pensants, des snobs, des New-Yorkais. Et il leur dit ce qu'ils n'ont pas la chance de leur dire : allez-vous faire foutre !

La victoire de Trump, c'est la victoire de la solitude américaine. Tous ces esseulés, dont personne n'avait besoin, avec qui on pouvait faire sans. Ces esseulés oubliés. Ces esseulés sans amis Facebook. Ces esseulés qu'on ne prend même pas la peine de sonder. Trump est allé les chercher un par un. Sans leur proposer de projet de société. Juste en exprimant leur colère. C'était assez pour eux. Assez pour être mieux que l'autre.

4 h du matin. Faudrait bien que je fasse dodo. L'Amérique vient de se réveiller. Trop tard. Endormis par tous ceux qui leur disaient que Clinton allait gagner, presque la moitié des Américains ne sont pas allés voter. Ils risquent de le regretter.

Combien de temps durera la nuit américaine ? La grande noirceur ? Est-ce vraiment la fin du monde ? Surtout, n'essayez pas de répondre à la question. Vous ne le savez pas plus que moi. Et Trump ne le sait surtout pas.

Reste une leçon à tirer de cette élection : faut faire attention aux gens seuls. Surtout quand ils sont beaucoup.

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