Le déplacement de la fumée

Claude Lafrance et Alain St-Germain grillent une dernière... (PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE)

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Claude Lafrance et Alain St-Germain grillent une dernière fois une cigarette sur la terrasse du club Date, à Montréal. Depuis jeudi, il est interdit de fumer aux tables extérieures des bars et restaurants du Québec.

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Si vous avez 50 ans et plus, vous êtes né dedans. Dans le nuage de fumée. Votre père fumait en changeant votre couche, quand il était pris pour la changer. Ça masquait votre odeur.

Il y avait tellement de fumée dans les maisons des années 60 qu'on ne la voyait pas. Qu'on ne la sentait pas. Je me rappelle l'odeur du jambon aux ananas de ma mère, l'odeur du bois qui brûlait dans le foyer, l'odeur du café de chez Van Houtte, l'odeur du bouquet de lilas que ma soeur coupait dans la grande allée du collège Villa Maria, mais l'odeur de la cigarette de mon père, je me la rappelle vaguement. Elle ne recouvre pas tous mes souvenirs olfactifs. Pourtant, à la résidence familiale, ça devait sentir la cigarette à fond. Mon père fumait tout le temps. Dans le salon, à la table, dans sa chambre. Partout.

L'odeur de la cigarette, à cette époque, était une odeur parmi plusieurs. Elle se mêlait aux autres. On ne la détectait pas comme une odeur dangereuse. On ne paniquait pas comme lorsque l'on renifle l'odeur du gaz. C'était une odeur qu'on pouvait même apprécier. Moi, elle me faisait penser à papa. Elle me fait toujours penser à papa.

La cigarette s'allumait partout. Mon prof de maths en grillait une durant ses cours. Les patients fumaient en attendant leur tour aux urgences. On fumait dans les restaurants, sur les terrasses, dans les musées, dans les garderies, à la télé, dans les vestiaires, dans les autobus. Partout.

Fumer, c'était comme respirer. Fumer, c'était naturel. Le tabac poussait dans les champs. Comme les carottes et les épinards. Ça ne pouvait pas être mauvais.

Timidement, dans les années 70, des études ont osé prétendre que ça pouvait être nocif pour la santé. On a commencé à dire qu'il ne fallait pas en abuser. Le danger croît avec l'usage. Au lieu de deux paquets par jour, peut-être vaudrait-il mieux s'en tenir à un paquet seulement. Puis, certains scientifiques sont devenus de plus en plus alarmistes. Le mot fut lâché : la cigarette pouvait donner le cancer. Les entreprises de tabac ont donc créé les cigarettes légères. Comme si on pouvait attraper un cancer léger. Les fumeurs disaient qu'ils fumaient santé. Et puis, les études ont révélé que les cigarettes légères hypothéquaient, elles aussi, lourdement la vie. Les maudites études, Imperial Tobacco en aurait bien fait du papier à tabac.

Jusque-là, la cigarette ne faisait qu'une seule victime : le fumeur. C'était son choix. Sa liberté. Quand on essayait de convaincre mon père d'arrêter de fumer, il répondait : « Faut bien mourir de quelque chose... »

Un jour, on a annoncé que la fumée pouvait rendre malades tous ceux qui la respirent. Pas besoin d'avoir la cigarette au bec. Suffit d'avoir le nez aux alentours. Et l'odeur de la cigarette n'a plus jamais été la même. Ce n'était plus l'odeur de la pause détente, l'odeur du plaisir et du moment après l'amour, c'est devenu l'odeur de la mort lente. À petit feu. Une Matinée à la fois.

C'est devenu une odeur qu'on détecte des mètres à la ronde. Question de survie. J'ai vécu toute ma jeunesse dans une maison emboucanée par mon père, sans que je m'en plaigne, aujourd'hui, dès que je sens la fumée d'une cigarette, ça me dérange. Durant quelques secondes, je pense à mon père et je souris. Mais la pensée passée, il faut ouvrir une fenêtre, il faut changer l'air. Je ne suis pas bien. J'étouffe. L'odeur n'a pas changé, mais mon nez, oui.

On a commencé à faire des petites sections non-fumeurs dans les restaurants pour ceux que la cigarette indisposait. Futile solution. Comme si la fumée prenait soin de rester au-dessus de la section fumeurs. Ça sentait autant la cigarette dans la section non-fumeurs, sauf qu'on ne la voyait pas. Au fil du temps, on a fait l'inverse, des petites sections fumeurs, pour ceux qui en avaient trop besoin. Il y avait encore de la boucane dans les restaurants, mais un peu moins. Et puis, on a réalisé que si on ne voulait pas de fumée, il fallait interdire le feu. Plus de cigarettes dans les restaurants. On pouvait encore fumer dehors sur les terrasses.

On ne le peut plus, depuis jeudi dernier. Manger à l'extérieur est un grand bonheur. Et ce bonheur a d'autant plus de valeurs qu'au Québec, les journées où le climat nous permet de le faire se comptent sur les doigts de quelques mains sans mitaines. Vous ne voulez donc pas que le goût de votre saumon fumé soit gâché par la fumée d'une Export A. La terrasse n'est plus la section fumeurs du restaurant. Le soleil luit pour tout le monde.

Certains fumeurs se sentent brimés dans leur liberté. Où la liberté de l'un commence ? Où la liberté de l'autre finit ? La liberté de l'autre finit là où sa fumée se rend. La liberté de l'un ne doit pas faire tousser l'autre.

Maintenant, lorsqu'un fumeur attablé ne pourra plus contrôler son envie de fumer, il devra le faire à 9 m de la terrasse. Comment calcule-t-on les 9 m, là est la question. Les terrasses à Montréal longeant les rues, est-ce que ça veut dire que le fumeur doit se trouver un nid-de-poule pour en allumer une ? Le plus souvent, à Montréal l'été, à 9 m d'une terrasse, il y a... Une autre terrasse ! Peut-on fumer devant la terrasse du restaurant dont on n'est pas le client, si on est à 9 m de la terrasse du restaurant dont on est le client ? Des heures de plaisir pour les inspecteurs.

En quelques décennies, l'immense nuage de boucane émis par la cigarette s'est déplacé, s'éloignant un peu plus de nous, pour le plus grand bien de tous.

La vie est si courte. On ne peut pas reprocher de fumer aux gens qui ne savaient pas, mais maintenant que tout le monde sait, il y a sûrement mieux à faire avec sa bouche.

Joyeuses terrasses à tous ! Je vous embrasse !

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