La ruelle n'est pas une rue

C'est le droit des enfants d'être dans la... (PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE)

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C'est le droit des enfants d'être dans la ruelle et aux abords de la ruelle, en toute sécurité, qu'il faut faire respecter, écrit notre chroniqueur Stéphane Laporte.

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Stéphane Laporte

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La Presse

J'ai grandi dans une ruelle. On y jouait au baseball, l'été, au hockey, l'automne, au hockey, l'hiver, et au hockey, le printemps. Parfois, on jouait au football, pour varier un peu. On n'avait pas de terrain, de lignes, de surface. On improvisait nos jeux sur des entrées de garage en asphalte et en garnotte. Fallait déjouer un escalier pour aller compter un but. Fallait éviter les plants de tomates pour glisser au marbre. Un coup de circuit atterrissait sur la galerie des Brunelle. Et une fausse balle restait prise dans le drap étendu sur la corde à linge des Lacombe.

Bien sûr, si on était allés jouer au parc, on n'aurait pas eu tous ces obstacles. Mais le parc, c'était à l'extérieur. Quand on jouait dans notre ruelle, on jouait à domicile. Et demandez-le à tous les sportifs, il n'y a rien comme de jouer à domicile.

Lorsqu'une voiture se pointait le capot à l'entrée de la ruelle, on tassait rapidement nos filets et on s'éloignait. La plupart du temps, c'était un père qui revenait du boulot et qui s'en venait pépère garer sa voiture dans le garage. On restait sages, on criait moins fort et aussitôt qu'il était entré chez lui, la bataille reprenait de plus belle.

Ça arrivait aussi qu'un inconnu emprunte notre ruelle. Il s'en servait comme d'un raccourci. Ça, on n'aimait pas. Une Thunderbird dorée arrivait à toute vitesse. Les nerfs ! Le type se mettait à klaxonner. Plus il klaxonnait, plus ça nous prenait du temps pour tasser le filet. On faisait tout pour que son raccourci n'en soit plus un. Et la plupart du temps, il avait compris le message, on ne le revoyait plus.

La ruelle n'est pas une rue. Une ruelle, c'est le terrain de jeu des enfants, le jardin des grands, la balade bucolique des vélos, la marche romantique des amoureux, mais ce n'est pas une voie express pour automobilistes pressés.

Il y a quelques jours, un enfant de 6 ans a été happé par une camionnette surgissant d'une ruelle. Ce drame doit faire bouger les choses. Changer les habitudes. Les élus du Plateau-Mont-Royal ont réagi rapidement, en décidant de sécuriser l'ensemble des ruelles se trouvant sur leur territoire. On ajoutera des dos d'âne à 750 sorties de ruelles. Pas des dos d'âne de mont Avila, non, des dos d'âne himalayens, des dos de dinosaure. Bravo ! Tous les arrondissements de Montréal devraient imiter cette initiative.

On comprend que certaines ruelles doivent rester accessibles aux véhicules, car c'est l'endroit où se garent des voitures, où certains commerces reçoivent des livraisons, mais il faut que ce soit un passage à circulation très lente. Plus lent que le pas d'un âne, plus lent que la course d'une tortue.

La sortie des ruelles est dangereuse, l'entrée peut l'être aussi, tout comme le transit. Entrer ou sortir d'une ruelle, c'est entrer ou sortir d'une maison. Une ruelle, c'est la chambre à aire ouverte de plein de gamins. Faut la traverser avec le plus grand respect.

En février 2013, des employés municipaux avaient détruit deux patinoires de ruelle dans le quartier Villeray, après avoir reçu une plainte d'un voisin. Paraît que les cris de joie des gosses le dérangeaient. On est tous descendus dans la ruelle défendre le droit d'y jouer. Et depuis, on n'a heureusement pas entendu parler d'autres cas semblables.

Aujourd'hui, c'est le droit des enfants d'être dans la ruelle et aux abords de la ruelle, en toute sécurité, qu'il faut faire respecter. Le problème, c'est qu'il n'y a pas de regroupement d'enfants pour défendre les enfants. Pas d'AER, d'Association des enfants des ruelles, pas de lobby présidé par un kid de 9 ans. Faut que ce soit les adultes qui s'en chargent, et souvent, les adultes sont occupés ailleurs.

On dit toujours que les enfants sont l'avenir du monde, mais on oublie trop souvent qu'ils sont aussi le présent du monde. Qu'ils existent tout de suite. Maintenant. Si on les laissait avoir plus d'influence sur notre société, notre société s'en porterait mieux. On les traite trop souvent comme des incapables. Pourtant, il y a plein d'enfants qui raisonnent beaucoup mieux que leurs aînés.

Rien ne leur appartient encore. Laissons-leur au moins les ruelles. Faisons en sorte que ce milieu de vie évolue à leur rythme et selon leur besoin.

On aura beau bâtir des dos d'âne dignes d'un manège à La Ronde et poser des miroirs, les enfants ne seront pas à l'abri tant que les automobilistes n'auront pas intégré dans leurs habitudes de conduite le réflexe de ralentir aux abords des ruelles. Il faut que ce soit inné, comme lorsque l'on voit un autobus scolaire clignoter. On s'arrête. On est patients.

L'âme de notre ville se retrouve beaucoup dans ses ruelles. Il ne faut surtout pas la perdre.

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