La commotion du Super Bowl

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Le quart-arrière vétéran Peyton Manning

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Stéphane Laporte

Collaboration spéciale

La Presse

J'adore le football américain. C'est le plus réussi de tous les spectacles de sport. Chaque match est une guerre. On prend possession du terrain de son adversaire. Les joueurs sont des envahisseurs. Un régiment de fantassins qui se sacrifie pour gagner des verges, pouce par pouce, devant un autre régiment qui se sacrifie pour les défendre, pouce par pouce. Chaque jeu est une stratégie exécutée en quelques secondes. Puis décortiquée, analysée et montrée sous tous ses angles. Tous les moments sont importants. Toutes les parties sont cruciales. Il n'y en a que 16 au calendrier « régulier ». Au hockey, il y en a 82. Au baseball, il y en a 162. Mais un être humain ne peut vivre 162 guerres en une saison. Seize, c'est assez. Seize, c'est même trop.

Un match de football, ce n'est pas un feuilleton. Un match de football, c'est un film d'action.

Depuis ma tendre enfance, les joueurs de football sont mes héros. Ils sont forts et agiles. Les passes des quarts-arrières sont puissantes et précises, les catchs des receveurs défient les lois de la gravité, les courses des demis sont des ballets belliqueux et les plaqués des bloqueurs, des violentes punitions.

Chaque fois que je regarde un match, je me dis, comment font-ils ? Comment font-ils pour exposer leurs corps à des sévices aussi intenses, à des chocs aussi brutaux ? Jusqu'aux dernières années, on les prenait pour Batman et Superman. Indestructibles. Des méchants fonçaient sur eux, à pleine vitesse, les écrasaient au sol, ils se relevaient et continuaient à jouer. Wow ! En quoi sont-ils faits ? Des machines. Des vraies machines.

On sait maintenant que ce ne sont pas des machines. Ce sont des martyrs. Des martyrs millionnaires, mais des martyrs quand même.

Ils risquent leur vie sur le terrain. Au cours de la dernière saison, il y a eu 182 commotions cérébrales dans la NFL. Un record. Et pourtant, le danger des commotions n'a jamais été pris aussi au sérieux.

Mike Webster, centre des Steelers de Pittsburgh, l'un des héros de ma jeunesse, gagnant de quatre Super Bowl, en 1974, 1975, 1978 et 1979, protégeait son quart comme personne. Il se dressait devant les géants de la défense. Donnait autant de coups qu'il en recevait, mais sortait gagnant de l'échange plus souvent qu'à son tour. Le corps de WEbster sur une charpente de 6 pi et 1 po et 256 lb de muscles. Un dur de dur.

Âgé d'à peine 50 ans, le 24 septembre 2002, le champion est retrouvé mort. L'autopsie pratiquée par le Dr Bennet Omalu démontre que Mike Webster est mort d'avoir trop bien joué au football américain. L'ex-joueur des Steelers était atteint de l'encéphalopathie traumatique chronique, provoquée par des chocs crâniens répétitifs et violents. Cet état entraîne de graves troubles mentaux conduisant souvent au suicide.

Le film Commotion raconte la croisade du Dr Omalu face aux instances de la NFL pour que des moyens soient pris pour protéger les joueurs. Presque le tiers des joueurs de football de la NFL souffriront de graves blessures cérébrales. Des blessures qui pourront détruire leur vie. Pas avant la fin du match. Mais 5, 10, 15 ans plus tard.

Je ne regarde plus un match de football de la même façon. Je suis encore admiratif des jeux incroyables que peuvent déployer les Peyton Manning, Jonathan Stewart, Rob Gronkowski et Tom Brady, mais quand K.J. Wright ou Nick Perry broient un adversaire, je ne lâche plus le cri du Viking en rut. Mon coeur se serre. Et soudain, je me demande si je ne suis pas un Romain, au temps du cirque, me divertissant en regardant un gladiateur se battre contre un lion d'Afrique ou de Detroit.

Pour se donner bonne conscience, on se dit que ce sont des adultes consentants, grassement payés et qu'après tout, c'est à eux de se fesser moins fort dessus.

Mais on sait bien que depuis le collège, ces hommes sont pris dans une spirale qui élimine tous ceux qui ne sont pas férocement enragés. On ne se rend pas jusqu'à la NFL en faisant attention à son adversaire.

Peut-on rendre moins dangereux le football américain ? Candidement, je ne vois pas comment. Tous les moyens sont bons pour arrêter le rival. C'est l'essence même du sport. Écrase-le en espérant qu'il en perde le ballon. Sors-le du jeu pour qu'il ne nuise pas à la progression. Il n'y a que les quarts qui bénéficient d'une règle exigeant qu'on les plaque avec modération. À quand le jour où les commotions cérébrales seront chose rare dans la NFL ? Peut-être au Super Bowl C. Mais pour l'instant nous en sommes au Super Bowl L. L comme 50 en chiffre romain. L, aussi, comme « Large ».

Tout est plus large que la vie au Super Bowl. De l'excitation des fans au budget des publicités. Les joueurs sont crinqués. Ils vont tout donner. Espérons qu'ils conserveront leur santé. Car la commotion cérébrale n'est pas qu'une blessure. Elle peut dérégler jusqu'à l'identité même d'une personne. Et faire d'un vaillant un désespéré.

Plus rien n'est simple en 2016. Au Super Bowl I, on montait dans sa voiture sans s'attacher, une bière entre les jambes, on se rendait chez un chum et on regardait le match en fumant un paquet d'Export A. Maintenant, le partisan a changé plusieurs de ses habitudes, parce qu'il a conscience des dangers qui menacent sa vie. La NFL, consciente des dangers qui menacent la vie de ses guerriers, doit aussi changer ses habitudes.

Le Super Bowl a 50 ans, espérons que tous les joueurs qui y participent auront cet âge, un jour.

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