À la défense du selfie

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Il y a 10 ans, vous débarquez à Paris pour la première fois. Vous voyez la tour Eiffel. Vous êtes impressionné. Vous la prenez en photo. C'est bien. Sauf que des photos de la tour Eiffel, il y en a déjà des milliards, et 90% d'entre elles sont meilleures que la vôtre. Ce qui n'existe pas encore, c'est une photo de vous avec la tour Eiffel. C'est l'ajout de votre personne dans le cadre qui va transformer cette photo en souvenir. Qui vous rappellera, quand vous serez au foyer pour personnes âgées, qu'un jour d'été 2005, vous étiez à Paris devant la tour Eiffel.

Si vous êtes seul, il n'y a qu'une façon de procéder: trouver un badaud qui aura l'amabilité de vous prendre en photo. Cela comporte deux risques: soit qu'il se tire avec votre appareil photo, soit que, sur la photo, on voit à peine la tour Eiffel et un bout de votre nez. Le dernier cas, on n'appelle même pas ça un risque, on appelle ça une certitude. À moins d'avoir la chance de tomber sur Bernard Brault, les photos prises par des passants sont toujours ratées. Normal, ils ne connaissent pas votre appareil photo, ils ne vous connaissent pas et ils sont pressés. Arrange-toi avec ça!Si vous êtes avec votre blonde, c'est déjà mieux, vous changez de position à tour de rôle. Votre blonde vous prend en photo devant la tour Eiffel. Vous prenez votre blonde en photo devant la tour Eiffel. Ce qui est bête, c'est que c'est un voyage d'amoureux, et vous avez l'air d'un voyageur solitaire sur la photo. L'idéal serait, bien sûr, de vous voir tous les deux ensemble devant la tour Eiffel. C'est ça, le souvenir à graver pour toujours. Alors, vous n'avez pas le choix, faut encore interpeller un quidam. Si c'est un gars, on va voir votre blonde, la tour Eiffel et un bout de votre nez. C'est assuré.

Les temps ont changé. Aujourd'hui, vous débarquez à Paris pour la première fois. Vous voyez la tour Eiffel. Vous êtes impressionné. Vous sortez votre téléphone mobile de votre poche. Vous étirez le bras. Et voilà! Une photo de vous avec la tour Eiffel! Vous êtes avec votre blonde? Elle vous rejoint. Vous vous collez. Et voilà, une photo de vous deux avec la tour Eiffel! Selon que vous avez le bras long ou le bras court, vous aurez le visage plus ou moins déformé, mais au moins on vous verra au complet.

Avant, quand on nous voyait sur la photo, on appelait ça une photo de nous. Tout simplement. Maintenant, on appelle ça un selfie, parce qu'on la prend soi-même. Le résultat est le même.

Notre grosse face est dans le décor. Elle est un peu plus grosse dans le cas du selfie, à cause du manque de distance avec son cellulaire. C'est la seule différence.

La petitesse de l'appareil nous permet de faire nous-même la photo que l'on désirait que les autres prennent de nous. C'est commode. On ne dérange personne. Faux. Le selfie semble déranger beaucoup de gens. Plusieurs le critiquent, le méprisent, le snobent. On le voit comme un symbole de notre ère narcissique. Toutes ces petites gens qui se prennent pour des stars.

Premièrement, l'humain n'est pas devenu narcissique depuis l'arrivée du selfie. L'humain a toujours été narcissique. Même que Narcisse est un personnage de la mythologie grecque. Ça ne date pas d'hier. Les mythes grecs n'avaient pas de mobile et, pourtant, ils se contemplaient. Deuxièmement, chaque humain est la star de sa vie. C'est certain. Y a pas juste Madonna qui a le droit de se regarder. De se souvenir.

Ce que l'on reproche souvent aux gens qui prennent des selfies, c'est leur besoin de les partager avec la planète en les affichant sur les réseaux sociaux.

Avant, les oncles projetaient les diapositives de vacances sur une grosse toile blanche dans le sous-sol. Les regardaient ceux que ça intéressait ou ceux qui étaient polis. Maintenant, les oncles publient leurs selfies de vacances sur Instagram. Ne les regardent que ceux que ça intéresse. Vous n'avez même pas besoin de les subir par politesse. Bref, si les selfies de votre entourage vous ennuient, ne les regardez pas. C'est pas plus compliqué que ça. Un selfie n'apparaîtra pas dans votre bouquin pendant que vous êtes en train de lire Dostoïevski. Mais c'est sûr que si vous surfez sur le compte Facebook de mon oncle, vous allez voir les selfies de mon oncle. C'est pas de sa faute. C'est de la vôtre.

Si vous pensez que votre oncle n'a pas de vie parce qu'il se prend en selfie, je me demande quelle personne a le moins de vie: celle qui fait des selfies ou celle qui les regarde pour s'en moquer. Changez de page!

En français, on a traduit selfie par égoportrait. C'est une belle trouvaille, mais ça accole au geste une satisfaction égocentrique. Les gens qui passent leurs journées à se prendre en photo, avec leur boîte de céréales, dans le métro, avec la photocopieuse, avec le bac à recyclage, font peut-être des égoportraits. Mais les gens qui se prennent en photo pour se rappeler un moment ne font rien d'autre que des autoportraits. Ça s'est toujours fait. Même Van Gogh en faisait!

Comme dans toute activité humaine, il y a sûrement des abus: des selfies malencontreux, des selfies vulgaires, excessifs, dangereux. Mais dans la plupart des cas, ce ne sont que des gens qui s'amusent candidement. Y a peut-être la perche à selfie qui risque de vous accrocher le toupet, mais elle est bannie de bien des endroits publics. Le selfie à bout de bras demeure une pratique très inoffensive.

Et puis, s'il y a quelque chose qui ne devrait regarder que la personne qui le fait, c'est bien le selfie.

Approchez-vous un peu, on va s'en faire un! Bon week-end!

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