La pression du pantalon

Cruelle ironie, un vêtement de camouflage est censé... (PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE)

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Cruelle ironie, un vêtement de camouflage est censé vous permettre de passer inaperçu, de vous confondre avec l'environnement. Les pantalons portés par les policiers de Montréal font exactement l'effet inverse, écrit Stéphane Laporte.

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On ne parle jamais du pantalon. C'est un vêtement neutre, ni glamour ni scandaleux. On remarque la robe, le veston, le bustier, le bikini... Mais un pantalon, c'est un pantalon. Son seul exploit distrayant est de mettre en valeur le fessier. Et le mérite revient beaucoup plus à la forme des fesses qu'il recouvre, qu'à la forme du pantalon. Chaste, le pantalon n'est même pas religieux. Personne n'est en faveur de l'interdiction du port du pantalon. Au contraire. Gardez-le, je vous prie!

Bref, le pantalon sort du placard et y retourne, de façon discrète. Sans causer d'émoi. Sauf, cette semaine au Québec. Cette semaine, de tous les vêtements existants, le pantalon fut, de loin, celui qui a soulevé le plus de passions. Le plus de colères. On a bien essayé de parler du niqab, du hijab, du tchador et de la burqa, mais le pantalon fut de loin le bout de tissu le plus pesant médiatiquement.

Les policiers du SPVM ont commis l'affront de porter leurs pantalons de camouflage aux funérailles nationales de Monsieur Jacques Parizeau. Cruelle ironie, un vêtement de camouflage est censé vous permettre de passer inaperçu, de vous confondre avec l'environnement. Les pantalons portés par les policiers de Montréal font exactement l'effet inverse. On ne voit qu'eux! Surtout un jour de deuil. Quand le noir et la sobriété sont de mise. Les agents auraient, bien sûr, dû porter leur uniforme au complet. De haut en bas. Question de respect. Ils ont préféré continuer d'enfiler leurs pantalons pas rapport, qu'ils revêtent depuis un an, pour souligner leur désaccord avec les mesures gouvernementales concernant leurs régimes de retraite.

Le pantalon de camouflage fluo est, selon eux, un moyen de pression. Un pied de nez à l'autorité. On est des policiers, mais on n'est pas contents. Le haut du corps représente l'ordre, le bas du corps représente le désordre. Le haut du corps est un policier. Le bas du corps est un syndicaliste. L'agent de la paix montréalais souffre de double personnalité. C'est un transe-rôle. Le haut est en fonction, le bas est dysfonctionnel. Le haut fait obéir, le bas désobéit. En cas de manifestation opposant les deux pôles du même policier, on pourrait voir le haut du corps matraquer le bas du corps qui répliquerait à coups de pied.

Un moyen de pression est censé faire avancer la cause. Or, le pantalon de camouflage ne fait avancer que celui qui le remplit, s'il s'avise de marcher. C'est la loi du vêtement. Il ne déshonore que celui qui le porte. Pas celui qui le voit. Ce sont les policiers qui ont l'air fous. Pas le gouvernement. Pas nous. Quand on veut l'appui des gens, on met en valeur l'importance de son travail dans la société. Mais quand on ressemble plus au policier de Village People qu'au policier qui défend nos vies, on se nuit. Outre les fanatiques de la chasse, personne ne trouve le corps policier plus sympathique depuis que son bas fluo semble prêt pour la chasse aux Télétubbies. Si la cause du syndicat des policiers est sérieuse, il faut que les moyens pour la partager le soient aussi.

Cela dit, jusqu'à mardi dernier, on ne les voyait même plus ces colorés pantalons. Quand ça fait un an que tu portes le même moyen de pression, ça ne presse plus beaucoup. On s'habitue à tout. Même aux habits douteux. Mais voilà, que mardi dernier, à l'église Saint-Germain d'Outremont, le Québec ne faisait qu'un. Uni dans l'adieu à l'un des siens. Respectueux de l'oeuvre laissée par celui qui nous quitte. C'est pour ça que le manque de classe des policiers du SPVM nous a tellement heurtés. Il nous a empêchés de vivre ce moment en harmonie. Tous ensemble. Indépendantistes et fédéralistes. Jeunes et vieux. Personnalités et badauds. Patrons et syndicalistes. Manifestants et policiers. Non, pas tous les policiers. Les manifestants ont su se tenir. Ils ont gardé le silence. Certains policiers n'ont pas su. Ils ont mis leurs pantalons aux teintes criardes.

L'harmonie, elle s'atteint quand tout le monde joue sa partition. Les pantalons de camouflage, un jour de deuil national, c'est comme des violons qui faussent dans un orchestre. Tous les autres instruments ont beau jouer parfaitement, on n'entend que les violons. Le lendemain, on a presque autant parlé des satanés pantalons que des hommages. Et je sais, j'en parle encore.

Parce que je pense qu'il est temps que nos policiers, que je respecte au plus haut point, se respectent eux aussi. Mettez vos pantalons flyés au lavage. Passez à autre chose. Si c'est un moyen de pression, c'est un moyen d'autopression. La pression est sur vous. Quand on vous croise, déguisés ainsi, personne n'en veut à l'État. Personne n'adhère à vos demandes. Si légitimes puissent-elles être. C'est une fausse bonne idée.

Dans la symbolique vestimentaire, les carrés rouges peuvent en apprendre à tous les matricules. Au lieu de porter un accoutrement qui les ridiculise, que les policiers signifient leurs revendications par un ruban, un carré, un brassard. Qu'ils en choisissent la forme et la couleur. Pourquoi pas un carré blanc? Après tout, ils sont les responsables de la paix. Et ils méritent, pour la plupart, de se retirer en paix.

Avant de changer le monde, changez donc de pantalons.

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