Comme Terry Fox

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Stéphane Laporte

Collaboration spéciale

La Presse

Il y a 35 ans, le 12 avril 1980, un jeune homme âgé de 21 ans, né à Winnipeg, trempe sa jambe dans l'océan Atlantique, aux abords de Saint-Jean, Terre-Neuve. SA jambe parce qu'il n'en a qu'une. Trois ans plus tôt, on a découvert, dans son genou droit, un ostéosarcome, une forme de cancer qui se répand dans les muscles et les tendons. On a dû lui amputer la jambe droite plusieurs centimètres en haut du genou.

Il s'appelle Terry Fox et il a un but: tremper, la prochaine fois, sa jambe dans l'océan Pacifique, après avoir traversé le Canada à pied, plus précisément sur un pied, afin de recueillir 1 million de dollars pour aider la recherche contre le cancer. D'un océan à l'autre, la devise nationale qui s'incarne dans la volonté d'un courageux cancéreux.

Il fait brumeux à Saint-Jean, quand Terry Fox commence sa course. Les badauds le regardent: «Bon, c'est quoi ça!?» Un coureur amputé qui retarde le trafic. Un hurluberlu.

Nous sommes en 1980. Il n'y a pas de médias sociaux pour sensibiliser les abonnés à sa cause. Pas de Facebook. Pas de Twitter. Si on veut faire parler de nous, il faut que la télé, la radio et les journaux soient là. Il faut déplacer les médias. Suffit pas de se filmer en train de recevoir un seau d'eau sur le coco. Il faut un défi qui inspire. Un défi qui impressionne le public. Un défi qui marque  l'imaginaire. Un défi qui vaut le déplacement. Traverser le Canada sur une jambe, ça ne manque pas d'ambition. Une petite équipe de la CBC est déjà là pour filmer ses premières foulées. Elle ne restera pas seule longtemps.

Terry Fox est un visionnaire. Je le dis au présent, parce qu'il ne sera jamais au passé, tellement il était en avance sur ses contemporains. Tellement il courait loin devant nous. Il faut comprendre qu'en ce temps-là, le cancer, c'était l'affaire de la médecine. C'est sur elle que l'on comptait pour nous trouver un remède. C'était au gouvernement d'investir. C'était aux grandes entreprises d'organiser des collectes de fonds. Terry Fox a fait du cancer une affaire personnelle.

«Il court pourquoi le mec?

- Pour ramasser de l'argent pour vaincre le cancer...

- Y devrait se reposer et laisser l'État s'en occuper.»

C'était ça, la mentalité. On se fiait à nos protecteurs. Fox avait compris que la lutte contre le cancer, c'était d'abord la lutte des gens qui en étaient atteints, la lutte de leurs proches, la lutte du monde. Qu'il fallait alarmer les consciences, si on voulait que ça devienne une priorité. Sinon, ça ne le serait jamais.

Bien sûr, dans un monde idéal, la société devrait comprendre que c'est plus important de dépenser des milliards pour permettre aux gens d'être en santé que pour faire la guerre. Mais nous ne sommes pas dans un monde idéal. On ne l'était pas en 1980, on ne l'est pas en 2015, on ne le sera pas en 2080. La race humaine ne dépense pas tous ses efforts pour essayer de rester en vie, elle en dépense plein pour essayer de se tuer. C'est con de même.

Alors, il faut que des êtres sensés se lèvent et se mettent à courir pour nous faire réaliser qu'on devrait faire quelque chose, nous aussi. On appelle ça l'effet d'entraînement. C'est ce que Terry Fox a fait. Depuis, il y a plein de courageux qui tentent de nous sortir de notre indifférence avec toutes sortes de défis humanitaires. Et chaque fois que l'on voit quelqu'un gravir une montagne, traverser un océan ou un désert pour faire connaître sa cause, on pense à Terry Fox. Parce qu'avant lui, chez nous, il n'y en avait pas eu beaucoup, de fou comme ça.

Terry Fox traverse Terre-Neuve, l'Île-du-Prince-Édouard, la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, le Québec, l'Ontario... Avec toujours plus de gens derrière lui, comme dans les films. Mais rendu à Thunder Bay, après 143 jours de course, après 5373 km parcourus, il doit s'arrêter. Des masses cancéreuses sont découvertes dans son poumon droit. Le Marathon de l'espoir est terminé.

Un peu plus d'un an après avoir entamé sa croisade, Terry Fox meurt, le 28 juin 1981.

Mais le cancer n'a pas gagné. C'est Terry Fox qui a gagné. Son message a passé. Attendez pas que les autres viennent vous sauver. Sauvez-vous, vous-même. Et sauvez les autres, en même temps. L'enseignement d'un gars avec une jambe en moins que nous, mais un coeur 10 fois plus grand. Son pied gauche ne s'est pas trempé dans le Pacifique, mais sa pensée baigne au fond de nous.

On peut essayer de changer le monde, en affrontant l'autorité, en voulant détruire le système, en dérangeant l'ordre. Il y a plein de bonnes raisons sur cette planète d'être révolté. C'est vrai que le système est fucké. C'est vrai qu'il faut le remplacer. Mais la violence a toujours rasé un enfer pour en créer un autre.

On peut aussi essayer de changer le monde en proposant autre chose. En refusant la violence. En inventant un souffle qui soulève le meilleur. En déplaçant l'injustice avec des gestes d'espoir. En essayant de créer quelque chose de plus élevé. En donnant le goût aux autres de vouloir changer le monde, aussi. Parce que personne n'y arrivera seul. Même pas Terry.

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