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Le salon de l'auto

Stéphane Laporte

Collaboration spéciale

La Presse

Mon grand frère Bertrand est tout excité. Ça ne lui arrive pas souvent. Plutôt le genre cool à la Bugs Bunny. What's up doc? En grignotant sa carotte. Mais là, il parle vite et se fait aller les bras: c'est le salon de l'auto la semaine prochaine! Bertrand est fou des autos. À 17 ans, il a encore sa collection de Dinky Toys, Corgi Toys et Matchbox. Il a des modèles à coller de Mercedes, une piste de course électrique avec deux Ford Mustang Mach 1, des posters de Ferrari, une Corvette téléguidée et un porte-clefs Porsche. Tout ce qui lui manque, c'est un vrai char. Mon père dit qu'il est trop jeune. Alors en attendant, il lit le Guide de l'auto chaque année, de la première à la dernière page. Son héros est Jaques Duval, l'animateur de Prenez le volant.

Moi, mon héros, c'est mon frère. J'ai sept ans de moins que lui et je le trouve hot. Avant, on était tout le temps ensemble; maintenant, il a commencé à s'intéresser aux filles, alors il a moins de temps pour jouer dans la ruelle avec moi.

Bertrand continue de parler, les yeux pétillants: il va même y avoir des prototypes de voitures du futur. J'y vais samedi avec mon chum Ronald, ça te tente-tu de venir avec nous?

Je capote! Comme une Volkswagen qui vient de prendre le champ! Sortir entre gars avec mon frère, c'est ça, le bonheur. Je ne suis pas maniaque des autos comme lui. J'aime bien la bande dessinée avec le pilote automobile Michel Vaillant, mais plus pour l'histoire que pour les bagnoles. Je ne connais pas tous les modèles de véhicules comme Bertrand. Mais c'est pas grave. Si mon frère m'invitait à aller voir un film suédois avec sous-titres finlandais, j'irais. Ce qui m'importe, c'est d'être avec lui.

Le samedi tant attendu arrive. Ma mère donne ses recommandations à Bert: «Ne perds jamais Stéphane de vue, donne-lui la main dans les escaliers mécaniques, et revenez ici toute de suite après.» Elle donne un dix sous à mon frère, au cas où on devrait téléphoner parce qu'il est arrivé quelque chose.

Je sors de la maison avec Bertrand et Ronald. Il y a un pas, j'avais 10 ans, maintenant, j'ai 17 ans, moi aussi. Je suis one of the boys. On prend l'autobus, puis le métro pour se rendre au salon de l'auto. Ce n'est pas par conscience sociale, c'est plus par condition sociale. On arrive dans la grande salle d'exposition. C'est plein de voitures qui brillent. C'est surtout plein de gens qui cachent les voitures qui brillent. Faut se faire un chemin et attendre longtemps pour voir de près les bolides vedettes.

Mon frère tient à voir la Porsche 917, celle de Steve McQueen dans le film Le Mans. Mais il n'est pas le seul. Il y a des dizaines de personnes qui s'étirent le cou. À la taille que j'ai, j'ai beau m'étirer de tout mon corps, je ne vois que le plafond du salon. Mon frère me hisse sur ses épaules. Wow! Bel engin. Je ne comprends pas pourquoi les quatre filles autour ont eu le droit de sauter par-dessus la barrière pour la voir de si près. Y en a même une assise sur le capot. Ronald m'explique que ce sont des hôtesses. Je ne savais pas qu'il y avait des hôtesses dans les autos de course comme dans les avions. Mais pourquoi quatre hôtesses, quand il y a juste deux places dans le char? Ronald lève les yeux au ciel. Tu comprendras plus tard...

Bertrand s'extasie devant chaque véhicule exposé au salon. La Cobra de Carroll Shelby, wow! La Ferrari Dino, wow! La Rolls-Royce Silver Shadow, wow! Quand Bertrand dit wow, je dis wow, moi aussi! Je ne dis pas wow à cause des voitures, je dis wow à cause de la joie de mon frère. C'est ça qui m'impressionne: le voir tout content. Y a rien de plus beau que quelqu'un d'heureux. Même pas une auto.

La machine, comme dirait ma grand-mère, qui m'intrigue le plus est la Manic GT, une voiture québécoise. Quand je serai plus grand, c'est ça que je vais conduire, c'est certain. Pour l'instant, paraît qu'il n'y en a pas beaucoup, mais dans 10 ans, il y en aura plein, j'en suis sûr. Tous les Québécois auront les deux mains sur le volant, sur leur volant.

On vient de terminer le tour du salon. Mon frère doit se résigner à rentrer à la maison en autobus. Qu'est-ce qu'il donnerait pour s'en aller au volant de la Alfa Romeo! Tout le long du retour, il parle avec Ronald de toutes les voitures qu'ils ont admirées.

As-tu vu celle-là? Pis as-tu vu celle-là? Pis as-tu vu celle-là? Il me demande comment j'ai trouvé ça. Je lui dis que c'était incroyable! Que je m'en souviendrai toute ma vie. Il est content.

Honnêtement, j'ai trouvé ça correct. Sans plus. C'était un peu comme visiter un stationnement. Mais un stationnement avec juste des belles voitures dedans. Un char, c'est de l'intérieur que ça s'apprécie. Surtout quand ça roule. Rester à pied devant, c'est un peu frustrant. J'ai l'impression d'avoir attendu un départ qui n'est jamais venu. Mais je garde ça pour moi. Je veux trop que mon frère m'invite encore l'année prochaine. Pas pour les Ferrari, McLaren, Triumph, Jaguar, mais pour sa compagnie à lui.

C'est le salon de l'auto au Palais des congrès en fin de semaine. Si vous avez un frère, un chum, une soeur, une blonde, un ou une ami (e) qui tripe voitures, accompagnez-les. Vous vous en souviendrez toute votre vie.

Aimer quelque chose parce que quelqu'un qu'on aime aime ça est un sentiment inspirant. C'est comme si on s'ajoutait un coeur en dedans.




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