L'histoire du carré rouge en 2072

L'action se déroule durant un cours d'histoire du Québec, dans un cégep, en 2072. Le professeur s'adresse à sa classe:

«Aujourd'hui, on va parler du conflit étudiant de 2012 surnommé la révolte des carrés rouges. Qui était le premier ministre du Québec en 2012? Oui, Marie-Bio?

- Scott Gomez!

- Non, pas vraiment.

- Euh... Tony Accurso?

- Non plus, Marie-Bio. C'était Jean Charest.

- Ah! le même nom que le nouvel échangeur qu'ils viennent tout juste de terminer...

- C'est ça, l'ancien échangeur Turcot. Donc le gouvernement Charest voulait hausser les droits de scolarité et les étudiants se sont farouchement opposés à la hausse en arborant le carré rouge en signe de stop et en faisant la grève.

- Une grève?

- Ouais, ben, ce n'est pas clair. Il y en a qui disaient que c'était une grève, d'autres qui disaient que c'était un boycottage.

- C'est quoi la différence entre une grève et un boycottage?

- Ben, une grève, c'est quand on refuse de travailler, pis un boycottage, c'est quand on refuse un service. Comme les étudiants travaillaient beaucoup plus durant le conflit, en organisant des assemblées et des manifestations, que lorsqu'ils allaient à leurs cours, on peut dire que c'était un boycottage, quoique la qualité de l'enseignement dans ce temps-là, ce n'était pas toujours un service qu'on leur rendait. Donc, on va dire que les étudiants n'étaient ni en grève ni en boycottage, ils étaient en sacrament!

- Pourquoi ils n'ont pas négocié?

- Les étudiants voulaient négocier, mais au début, la ministre de l'Éducation, Line Beauchamp, ne voulait rien savoir. C'était ça qui était ça. Les étudiants ont mis beaucoup de pression en organisant plein de manifestations. Alors la ministre a dit qu'elle était prête à rencontrer les étudiants s'ils ne s'opposaient plus à la hausse.

- Pas rapport! Ce n'est pas ça, négocier; rencontrer quelqu'un seulement s'il a déjà accepté ce qu'on lui impose.

- Madame Beauchamp était diplômée de l'école de négociation Régis Labeaume.

- L'ancien maire de Montréal?

- Exactement, Marie-Bio! Pis avant ça, il était à Québec. Pour revenir aux carrés rouges, il y avait trois associations étudiantes; la FECQ dirigée par Léo Bureau-Blouin, la FEUQ dirigée par Martine Desjardins et la CLASSE dirigée par Gabriel Nadeau-Dubois.

- Le président de la Caisse de dépôt?

- C'est bien cela.

- Il est mûr pour sa retraite bientôt.

- Ça approche, l'âge de la retraite est maintenant à 89 ans. Donc, la CLASSE était le mouvement le plus radical et les manifestations sont devenues de plus en plus viriles. La police ne donnait pas sa place non plus. La situation a viré en chaos.

- La ministre a donc accepté de négocier?

- Pas tout à fait. Madame Beauchamp était prête à rencontrer les leaders étudiants seulement s'ils condamnaient les actes de violence. Gabriel Nadeau-Dubois n'a pas voulu, donc la ministre les a fait sécher.

- Je ne comprends pas. La semaine dernière, quand vous nous avez raconté la crise du Camembert...

- Non, Marie-Bio, pas la crise du Camembert, la crise d'Oka.

- Oui, c'est ça! Vous nous avez bien dit que le gouvernement libéral avait accepté de négocier avec des Mohawks en cagoule, armés. Et là, ils ne voulaient pas négocier avec un sosie de Tintin, parce qu'il ne condamnait pas la violence. Ce n'est pas juste. Me semble que c'est plus pédagogique de le rencontrer et de lui prouver que le dialogue est plus puissant que la violence.

- Marie-Bio, tu ferais une excellente ministre dans le gouvernement de notre premier ministre Nelson Dion-Angélil.

- Comment ça s'est terminé, la révolte des cônes orange?

- Les cônes orange, c'est une autre affaire, ne te mêle pas dans tes formes et dans tes couleurs!

- Désolée, comment s'est finie la crise des carrés rouges?

- On ne le sait pas, parce qu'au bout d'environ 90 jours, le Canadien de Montréal a nommé son nouveau directeur général, pis les journaux n'ont plus parlé du conflit étudiant. Aucune trace. Nulle part, ni sur le web ni sur la vieille affaire qui s'appelait du papier.

- Aaah, dommage.

- Bon, le cours est fini. Bonne journée, Marie-Bio!

- Vous aussi!»

Vous vous demandez sûrement pourquoi, pendant le cours, le professeur n'a échangé qu'avec l'élève nommée Marie-Bio? Parce qu'elle est la seule élève inscrite à son cours, car les droits de scolarité ont continué de monter jusqu'en 2072.

Je dédie cette humble chronique au grand Serge Grenier qui aimait bien, parfois, projeter notre société dans le temps. Paix à son âme. J'espère que l'éternité est aussi drôle que lui.




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