Jésus qui?

Stéphane Laporte, collaboration spéciale
La Presse

Le carême? Personne ne l'a fait. Les Québécois mangent plus de poulet halal que de poisson le vendredi. Le dimanche des Rameaux? C'est quoi? Une vente d'arbustes chez Rona ou Réno-Dépôt? Le Vendredi saint? Attendez que je me souvienne... Ce n'est pas la commémoration du massacre des Nordiques?

De la fête de Pâques, il ne reste plus que le congé. Absolument rien autour de nous ne nous rappelle que ce long week-end est censé être la célébration d'une fête religieuse.

Jusqu'à l'année dernière, on pouvait compter sur la télé. Il suffisait de l'allumer pour voir le divin et lisse visage de Charlton Heston. Et on allumait, nous aussi: ça doit être Pâques...

Cette année, cherchez-le, Charlton Heston! Lui qui était si présent, lorsque nous étions enfants.

Hier soir, Vendredi saint, aux Grands Films de Radio-Canada, normalement, on aurait eu Ben-Hur, Les dix commandements, Spartacus ou le Jésus de Nazareth de Franco Zeffirelli. Ben non! Ce n'était pas ça. C'était La proposition, comédie romantique avec Sandra Bullock. Au cinéma de fin de soirée, on a programmé Je m'appelle Eugène, film suisse.

Ce soir, en ce Samedi saint, sur TVA à 19h, on a un film racontant la vie d'un héros bon aux pouvoirs magiques. Mais ce n'est pas Jésus. C'est Harry Potter. Pendant qu'à Radio-Canada, on a pensé à notre vie spirituelle en diffusant Cruising Bar II.

Demain, au cours de la sacrée soirée de Pâques, V diffuse une comédie avec Jack Nicholson tandis que Télé-Québec projette un drame sur la mafia italienne. La seule référence religieuse à l'antenne sera Dieu merci! à TVA. Éric Salvail, riez pour nous!

Bien sûr, en fouillant dans votre TV Hebdo, vous finirez par trouver les classiques du week-end saint, mais ils n'ont plus droit aux cases grand public, comme jadis. Les dix commandements sera à l'affiche demain à minuit, ce qui est plus une heure de film de cul que de film de culte. Si ça vous intéresse, ça se termine à 4h15 du matin. Ça vous donnera le temps de prendre votre douche avant de regarder Ben-Hur, à 7h45 à TVA ou à 14h30 à Radio-Canada. Eh oui, Ben-Hur est aux deux.

Si les grandes fresques bibliques sont reléguées aux heures des infopubs de bain adapté, c'est qu'elles n'intéressent plus personne. Même pas à Pâques.

Avant, on les regardait pour se donner bonne conscience, en se disant, c'est moins pire que d'aller à la messe. Maintenant, on les a trop vus, on est tannés, on ne veut même plus se donner bonne conscience.

Notre conscience est occupée à faire du ménage, à manger du chocolat, à visiter New York. Notre conscience va très bien merci.

Faites un vox pop et demandez aux gens: en quel honneur profitons-nous de ce congé pascal? Plus de gens vous répondront que ça doit être l'anniversaire de Pascale Nadeau plutôt que la résurrection de Jésus.

La formule peut choquer, mais elle décrit bien l'humeur générale: on se crisse du Christ.

Ça devait arriver tôt ou tard. L'homme s'est fait discret depuis 2000 ans. Il avait pourtant promis de revenir. Jésus est comme le nouveau CHUM, il se fait tellement attendre qu'on finit par ne plus y croire.

Pourtant, il y a quelque chose de tellement subversif dans son histoire qu'il demeure, pour moi, un modèle. LE modèle.

Oubliez le pape, l'Église, les guerres saintes et les scandales sexuels, et pensez uniquement à la vie de celui en qui des millions de gens croient toujours aujourd'hui. Avec plus ou moins de ferveur, selon que l'on soit au Québec ou ailleurs.

C'est quoi, la vie de Jésus? C'est la vie d'un paumé. Jésus était pauvre. Jésus était un prisonnier. Jésus était un condamné à mort. Qu'on a tué. Il n'y a pas de destin plus misérable. À contre-courant de tous les exemples de réussite qu'on glorifie.

Qu'a-t-il fait pour traverser le temps? Des miracles? Peut-être. En tout cas, sûrement un. Celui d'avoir dit, il y a énormément longtemps, «aimez-vous les uns les autres», et le fait qu'on le cite encore aujourd'hui.

Je sais bien qu'il s'en est dit beaucoup, des belles phrases sur l'amour. Saint-Exupéry a dit: «Aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder ensemble dans la même direction.» Les Beatles ont dit: «All you need is love.» Patrick Norman a dit: «Le coeur devient moins lourd quand on est en amour.» Mais «aimez-vous les uns les autres», c'est ce qui s'est dit de plus beau, de plus simple, de plus vrai, de toute l'histoire de l'humanité.

La raison de la vie, le secret du bonheur, il réside dans ces six mots.

Voilà pourquoi, ce week-end, on peut bien faire le ménage de son garage avec son voisin, visiter New York avec sa blonde, bruncher avec sa vieille mère ou regarder une comédie avec son enfant, si on le fait en aimant ceux avec qui on est, on fête Pâques.

On fête le message qui a survécu à toutes les horreurs du monde.

Car on a beau tuer l'amour, il ressuscite toujours.

Jésus qui? Jésus, le gars qui a dit: «Aimez-vous.»

Joyeuses Pâques!

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer