Une vague d'amour et un emploi pour Mostafa

Mostafa Annaka a décroché hier un emploi dans son... (PHOTO NINON PEDNAULT, LA PRESSE)

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Mostafa Annaka a décroché hier un emploi dans son domaine.

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Je vous racontais dimanche l'histoire de Mostafa Annaka, un immigré hautement qualifié, diplômé en génie qui, après quatre ans d'efforts et plus de 1000 CV sans réponse, a décidé de faire une vidéo racontant sa course à obstacles pour obtenir une première expérience québécoise dans son domaine.

La vidéo de Mostafa, qui illustre parfaitement bien ce qu'est la discrimination systémique, est vite devenue virale. En 24 heures à peine, elle a été vue plus de 90 000 fois. J'ai reçu plus de 200 courriels de lecteurs touchés par son histoire et quelques propositions pour lui. Sur son site, Mostafa a aussi reçu plus de 130 messages. Des encouragements pour la plupart, mais aussi quelques offres d'emploi. Une belle vague d'amour qui l'a profondément touché. Et tout un renversement de situation après quatre années difficiles à cumuler des petits boulots, faute de mieux.

Hier, Mostafa était sur un nuage quand il m'a appelée pour m'annoncer la bonne nouvelle : il avait enfin décroché un emploi dans son domaine - le génie électrique. Il travaillera comme chargé de projet sur des chantiers. Il avait encore du mal à y croire, ému aux larmes. «Je ne sais pas si je rêve ou pas! J'ai l'impression que je recommence à vivre.»

Mardi dernier, avant de me rencontrer, il avait déjà envoyé son CV et sa vidéo à 10 employeurs. Un seul a répondu : l'ingénieur Javier Paredes, un des patrons chez Construction St-Arnaud, à Trois-Rivières. «Mostafa m'a envoyé une belle lettre personnalisée. J'ai aussi vu la vidéo. Ça m'a touché.»

Javier Paredes a tout de suite proposé un entretien d'embauche à Mostafa, dont le profil correspondait à celui qui était recherché par l'entreprise. C'était avant même que ma chronique soit publiée et que la vidéo ne devienne virale.

Lui-même immigré d'origine espagnole, Javier Paredes s'est reconnu dans le parcours de Mostafa. Il a été particulièrement impressionné par sa persévérance. «Je l'ai eue plus facile que lui», me dit-il. Comme il a été envoyé au Québec par l'entreprise espagnole pour laquelle il travaillait en 2011, il n'a pas eu à chercher cette première expérience de travail québécoise dans son domaine, si difficile à obtenir pour de nombreux ingénieurs diplômés à l'étranger. Très vite, il a réussi à gravir les échelons. Il est aujourd'hui le directeur construction de l'entreprise Construction St-Arnaud, spécialisée en énergie électrique. Il en est aussi l'un des actionnaires.

On ne peut nier l'existence d'une discrimination à l'embauche pour de nombreux travailleurs diplômés à l'étranger comme Mostafa. Mais cela n'explique pas tout, souligne-t-il. 

«Je ne crois pas que ce soit juste une question de racisme. Au Québec, ça fonctionne avec un réseau de contacts. Dans 80% des cas, c'est quelqu'un qui connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un...», dit M. Paredes.

Candide St-Arnaud, directrice des ressources humaines et fille du fondateur de l'entreprise, était ravie que l'on donne sa chance à Mostafa, comme on l'a un jour donnée à Javier. «On embauche des gens qui n'ont pas nécessairement de formation au Québec. Il faut leur donner leur chance. Autrement, on se priverait d'une main-d'oeuvre qualifiée. Si tu es qualifié, motivé et que tu as une belle attitude, peu importe d'où tu viens, ça nous indiffère.»

Devant un nom ou un accent étranger, beaucoup de préjugés subsistent malheureusement dans la tête de certains employeurs, déplore-t-elle. «Dans le domaine de la construction, il y a des réticences.» Avec sa vidéo, Mostafa a fait oeuvre utile. «Il a illustré une réalité qui est présente au Québec.»

***

Hier soir, après sa dernière journée comme garçon de café, Mostafa a pris un verre avec sa blonde Rachelle et sa belle-mère Catherine pour fêter le début de sa nouvelle vie. «Je suis tellement heureux de ce dénouement. C'est le début d'une nouvelle étape pour moi.»

«On est tellement heureux! Ça commençait à être long!», renchérit Rachelle, qui est professeure de français. Elle se réjouit de voir que l'histoire de Mostafa a même suscité des discussions à l'Assemblée nationale.

En chambre, hier, la députée du Parti québécois (PQ) Carole Poirier a demandé à la ministre de l'Immigration Kathleen Weil si elle entendait agir contre la discrimination à l'embauche en adoptant des mesures concrètes comme les projets-pilotes de CV anonymes proposés par le PQ.

La ministre Weil a répondu qu'elle entendait faire une annonce bientôt concernant la mise sur pied d'une consultation sur la discrimination systémique et le racisme, à laquelle s'oppose le PQ. Un dialogue de sourds s'est poursuivi à ce sujet entre Jean-François Lisée et Philippe Couillard. Malheureusement, pendant que l'on exploite de part et d'autre cet enjeu aussi délicat que complexe à des fins électoralistes, les citoyens pour qui la discrimination systémique est une réalité quotidienne ne sont guère plus avancés.

***

En écoutant Mostafa me raconter son histoire, j'ai pensé à ma mère qui était dans une situation semblable à la sienne en 1967. Elle venait d'arriver à Montréal, après avoir obtenu son diplôme de génie à Alep, en Syrie. Mais dans son cas, avant même d'avoir le temps d'envoyer un seul CV, un directeur d'école à Laval, qui avait rencontré mon grand-père par hasard, l'a convoquée en entrevue, un jour d'hiver. Il avait de toute urgence besoin d'une prof de maths pour un remplacement. Il lui a donné sa chance pour 30 jours. Elle est finalement restée 30 ans. Et elle n'a jamais oublié la main tendue de ce cher monsieur Dufresne qui lui a permis de faire un travail qu'elle aime pendant toutes ces années.

Cinquante ans plus tard, la situation est beaucoup plus difficile pour les travailleurs diplômés de l'étranger, même si le taux de chômage au Québec est à son plus bas niveau depuis 40 ans.

Bien que Montréal accueille les immigrés qui sont parmi les plus qualifiés d'Amérique du Nord, l'intégration en emploi est un parcours à obstacles épuisant pour une majorité d'entre eux. Beaucoup finissent par abandonner ou par partir.

«Mostafa a réveillé beaucoup de monde!», se réjouit sa belle-mère, Catherine Dutil. C'est elle qui a eu l'idée de faire une vidéo, après avoir tenté en vain d'aider ce jeune homme qu'elle aime comme son fils à décrocher un emploi dans son domaine. Quand elle a appris que Mostafa avait enfin un emploi et que son message avait touché autant de gens, elle a mis une bouteille de mousseux au frais. «Ça me réconcilie avec le peuple québécois. Je m'attendais à des courriels haineux du type : "Retourne chez toi!" Mais pas du tout.»

Je suis tout aussi ravie qu'il y ait eu un dénouement heureux pour Mostafa. De mémoire de chroniqueuse, je n'avais jamais vu une histoire comme la sienne parvenir à toucher les gens de cette façon. Même des gens qui, de leur propre aveu, étaient jusqu'ici insensibles à cet enjeu invisible ont dit que son histoire leur avait ouvert les yeux. Des employeurs ont écrit pour dire que, dorénavant, ils regarderaient leur pile de CV autrement.

Voilà qui donne de l'espoir tout en nous rappelant l'immense travail collectif qu'il reste à faire pour lutter contre la discrimination systémique qui prévaut sur le marché du travail. Car pour un Mostafa qui sent qu'il recommence enfin à vivre, combien de travailleurs qualifiés qui ont l'impression de mourir à petit feu? Combien de talents oubliés dans une usine ou un café? Combien de candidats tout aussi brillants qui voient leur vie brisée?




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