Droits des trans, le combat d'une mère et de sa fille

Kimberley Manning et sa fille Florence, 11 ans... (PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE)

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Kimberley Manning et sa fille Florence, 11 ans

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Quand elle a réalisé que son enfant, qui aimait toujours s'habiller en fille, était peut-être trans, Kimberley Manning, déroutée, a fait ce qu'elle déconseille toujours à ses étudiants : une recherche Google. Dans la fenêtre du moteur de recherche, elle a tapé quelque chose comme : « Garçons qui portent des robes »...

C'était en 2010. Florence avait 4 ans. Et il n'y avait à l'époque que très peu d'informations sur les enfants transgenres. Même si Kimberley Manning, directrice de l'Institut Simone de Beauvoir à l'Université Concordia, donnait elle-même des cours sur le genre et la politique, jamais elle n'avait envisagé la possibilité qu'un de ses enfants puisse être trans.

Dans son entourage, des gens lui conseillaient de délivrer son enfant de cette « confusion des genres ». Et bien que son mari et elle aient rejeté ce conseil, elle était quand même assaillie par le doute et un sentiment de culpabilité. Avait-elle failli à son devoir de « bonne mère » ? Et si ce voyage de recherche en Chine alors que son enfant avait 16 mois avait provoqué une angoisse de la séparation qui expliquerait cette non-conformité sexuelle ? Et si c'était, comme lui avait suggéré un psychologue scolaire, la manifestation d'un besoin d'attention chez son enfant après la naissance de sa petite soeur ?

Kimberley Manning sait maintenant, études et expérience de vie à l'appui, qu'elle se culpabilisait pour rien. Les plus récentes études sur le sujet montrent que les jeunes transgenres qui bénéficient d'un bon soutien de leurs parents affichent un niveau de bien-être similaire à celui des enfants cisgenres (non trans). Elle sait aussi que, même si elle a dû surmonter des obstacles pour que sa fille ait les mêmes droits que n'importe quel autre enfant, Florence a des avantages que trop de jeunes trans au pays n'ont pas. Le privilège d'être bien entourée. Le privilège d'avoir des parents scolarisés qui ont d'assez bons salaires pour déménager dans un quartier cossu afin de pouvoir envoyer leur fille dans une école où elle serait bien accueillie. Le privilège de la blancheur. Le privilège d'avoir une mère qui a les moyens de se battre à ses côtés. 

« Nous sommes l'exception. La vaste majorité des jeunes trans au pays font face à ce qui, pour beaucoup, apparaît comme des défis insurmontables. »

- Kimberley Manning, mère de Florence

C'est en pensant à eux que Kimberley Manning, un jour de mai, a pris la parole à Ottawa devant le comité sénatorial chargé d'étudier le projet de loi C-16. Le projet de loi ajoute l'identité de genre et l'expression de genre à la liste de motifs de discrimination illicite. Devant sa fille aînée, qui l'écoutait attentivement, elle a interpellé la conscience des sénateurs. « À une époque marquée par une montée de l'antisémitisme, de l'islamophobie, du racisme, du sexisme et de la transphobie, vous pouvez offrir, non seulement à mon enfant, mais à tous les enfants au Canada, la chance d'élargir leur compréhension et leur appréciation de la diversité de l'expérience humaine. »

Florence, que j'ai rencontrée chez elle après son voyage à Ottawa, était très fière de sa mère. « Il y avait un sénateur, en particulier, qui était très difficile ! dit-elle, en soupirant. Mais ma mère a très bien répondu aux questions. »

Elle faisait référence au sénateur Donald Plett, tenant d'un discours conservateur qui a le vent en poupe dans l'Amérique de Trump. Un discours selon lequel une loi permettant à tous, peu importe leur identité de genre, d'être mieux protégés dans des endroits publics (y compris les toilettes) ferait le bonheur de pédophiles et menacerait la sécurité de sa petite-fille...

L'utilisation de ces inquiétudes hypothétiques pour ameuter l'électorat conservateur est pour le moins trompeuse. Comme l'a rappelé Kimberley Manning, le fait est que les enfants dont la sécurité est le plus compromise dans les toilettes sont les jeunes transgenres. Ils y sont si souvent harcelés que nombreux sont ceux qui évitent d'y aller et s'en rendent parfois malades. « Je suis désolée, mais nous avons la recherche de notre bord. Et le Parlement a le devoir de protéger un des groupes les plus vulnérables au pays. »

59 % des personnes transgenres aux États-Unis ont évité d'utiliser des toilettes publiques dans la dernière année de crainte d'y avoir des problèmes.

32 % se sont limités dans ce qu'ils mangent ou boivent pour éviter d'avoir à se rendre aux toilettes.

8 % rapportent avoir des infections urinaires ou rénales, ou d'autres ennuis de santé semblables pour avoir évité les toilettes publiques.

(Source : 2015 US Transgender Survey)

Kimberley Manning a poussé un soupir de soulagement jeudi quand elle a appris que le projet de loi C-16 allait passer en troisième lecture sans amendements. « Nous sommes vraiment à un tournant », a-t-elle dit, saluant le travail des sénateurs qui ont tenu tête avec clarté à leurs opposants. « C'est un pas de géant. »

En 2015, après près de dix ans de lutte pour les droits des personnes transgenres, le projet de loi C-279, visant à les protéger contre les crimes haineux et la discrimination, avait été bloqué. Le Sénat avait alors adopté un amendement proposé par le sénateur Plett, dans la même lignée que les « bathroom bills » proposés aux États-Unis ces derniers temps. Un amendement qui sapait la raison d'être du projet de loi.

Kimberley Manning, qui est l'une des cofondatrices d'Enfants transgenres Canada, s'inquiète toutefois de voir que les avancées de ce côté-ci de la frontière s'accompagnent de ressacs. L'ère Trump semble donner une légitimité à des discours transphobes qui, bien que minoritaires, sont très bruyants et violents. Les menaces de mort et l'avalanche de messages haineux reçus ces derniers jours par la bédéiste transgenre Sophie Labelle témoignent de ce climat. La jeune Montréalaise, auteure d'Assignée Garçon, une BD dont la version anglaise a un succès qui dépasse les seules frontières du Québec, a été forcée de déménager après avoir reçu des menaces. Son site web a été piraté par des trolls transphobes et son adresse personnelle a été publiée sur plusieurs forums, à la veille de la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie, le 17 mai. « Je désire que les gens voient à quel point il est encore dangereux, aujourd'hui, d'être trans sur internet et de parler de transitude dans un cadre positif et porteur d'espoir », a-t-elle écrit sur sa page Facebook.

Dans un contexte où les États-Unis reculent en matière de droits des minorités sexuelles et où on assiste à des manifestations de haine comme celles-là, l'adoption du projet de loi C-16 est plus importante que jamais, croit Kimberley Manning, en reprenant les mots de sa fille. « C'est juste une question de respect. »

DEMANDES DE CHANGEMENT DE LA MENTION DU SEXE AU QUÉBEC

1996-1997 : 2

2013-2104 76

2014-2015 : 92

2015-2016 : 321

2016-2017 : 476

(Source : Direction de l'État civil, ministère du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité sociale)

PAS ENCORE L'ÉGALITÉ JURIDIQUE

Depuis l'adoption en juin 2016 du projet de loi 103 visant à améliorer la situation des mineurs transgenres, 99 demandes de changement de mention de sexe pour des personnes mineures ont été reçues par le Directeur de l'État civil. Toutefois, au Québec, il est encore impossible pour les personnes trans migrantes, qui n'ont pas obtenu leur citoyenneté, de faire cette demande, ce qui accentue leur état de vulnérabilité. Le nouveau Plan d'action de lutte contre l'homophobie et la transphobie ne prévoit aucune mesure pour corriger cette lacune, déplore le Conseil québécois LGBT. Le Parti québécois a déposé mercredi un projet de loi visant à faire lever cet obstacle. Qu'entend faire la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée ? « Cette question fait l'objet d'une contestation judiciaire et nous réserverons donc nos commentaires », a répondu son attachée de presse, en précisant que le gouvernement reste par ailleurs « résolument engagé à faciliter les démarches des personnes trans et à contribuer à leur pleine reconnaissance juridique et sociale ».




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