Les paroles invisibles

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Les populations autochtones au Canada ont été victimes d'un génocide culturel. Ce n'est quand même pas un détail de l'histoire. Faire comme si cela n'avait jamais existé en traitant l'appropriation culturelle comme une simple question de liberté artistique, c'est occulter l'héritage tragique de cette histoire qu'une nouvelle génération d'auteurs autochtones est en train de se réapproprier, écrit Rima Elkouri.

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Il est de bon ton ces temps-ci de s'inquiéter pour la parole de l'homme blanc qui, selon la rumeur, serait menacée par de vilains zélotes et d'autres néo-staliniens qui s'opposent à l'appropriation culturelle.

La dernière controverse sur le sujet fait suite à la démission de deux rédacteurs en chef de magazines canadiens. Dans la foulée d'une polémique sur l'idée de créer un «prix d'appropriation», l'éditeur de The Walrus, Jonathan Kay, a démissionné samedi soir. Sa démission avait peu à voir avec cette controverse, a-t-il lui-même répété sur plusieurs tribunes. Qu'importe. Des commentateurs en ont tout de même déduit que les extrémistes en guerre contre l'appropriation culturelle avaient eu sa peau.

Tout a commencé la semaine dernière lorsque Hal Niedzviecki, rédacteur en chef du magazine de The Writers' Union of Canada, a lui-même démissionné après des réactions outrées provoquées par un de ses éditoriaux. Dans un numéro spécial consacré à la littérature autochtone, l'auteur banalisait le concept d'appropriation culturelle en en vantant les mérites et en disant que l'on devrait inventer un prix pour honorer les oeuvres d'auteurs qui s'approprient des histoires qui ne sont pas les leurs.

Des écrivains autochtones, qui connaissent trop bien la douleur de la dépossession et dont les ancêtres ont été arrachés à leurs terres, à leur langue et à leur culture, se sont sentis insultés par ses propos.

L'auteur s'est finalement excusé, reconnaissant qu'il s'était montré insensible à cette douleur.

Entre-temps, dans les réseaux sociaux, des commentateurs de médias canadiens ont ridiculisé l'affaire en faisant monter les enchères autour d'un éventuel prix d'appropriation culturelle. Certains ont fini par s'excuser pour leurs blagues insensibles et de mauvais goût sur un enjeu aussi sérieux.

***

Avant de poursuivre, une définition. L'appropriation culturelle, qu'est-ce que ça mange en hiver? L'expression désigne de façon générale l'appropriation par l'Occident de formes d'expression culturelle qui ne sont pas les siennes. Cette appropriation se fait dans un contexte de domination et d'exploitation. Elle se solde par une dépossession d'une culture minoritaire, dénoncée par des auteurs qui se réapproprient une parole qui leur a été confisquée.

Considérer cet enjeu comme une coquetterie politiquement correcte ou une lubie de multiculturalistes radicaux quand il est question de littérature des peuples autochtones, c'est faire fi de l'histoire coloniale et des rapports de domination qui existent encore dans notre société. C'est oublier la violence qui a marqué cette histoire.

Pour qui veut tenter de comprendre cet enjeu au lieu de se contenter de la caricature bébête qu'on en fait, je recommande chaudement la lecture de Kuei, je te salue (Écosociété, 2016), un essai qui prend la forme d'une stimulante conversation sur le racisme entre Deni Ellis Béchard et Natasha Kanapé Fontaine.

«Amnésie collective»

L'auteure innue y explique bien comment on a fabriqué une «amnésie collective» en rayant la présence autochtone de l'histoire du pays. «Une amnésie programmée par les gouvernements. Et nous, nous vivons avec cette idée : d'être effacés, oubliés, incarcérés...» Le pouvoir colonial voulait «tuer l'Indien dans l'enfant», rien de moins. Les peuples autochtones portent en eux les cicatrices de cette histoire oubliée.

«Qu'ils en reviennent!», semblent dire ceux qui multiplient les mauvaises blagues sur l'appropriation culturelle et réduisent toute forme d'indignation à ce sujet à une posture victimaire. Une réaction qui revient à blâmer des victimes pour leur douleur et à banaliser leurs traumatismes. Les populations autochtones au Canada ont été victimes d'un génocide culturel. Ce n'est quand même pas un détail de l'histoire. Faire comme si cela n'avait jamais existé en traitant l'appropriation culturelle comme une simple question de liberté artistique, c'est occulter l'héritage tragique de cette histoire qu'une nouvelle génération d'auteurs autochtones est en train de se réapproprier.

L'appropriation culturelle dénoncée ici a peu à voir avec l'échange interculturel, l'ouverture ou le désir de mieux comprendre l'autre. C'est le fait de constamment parler à la place d'un autre qui reste muet et invisible. C'est l'arrogance de celui qui veut nous expliquer cet autre qu'il ne connaît pourtant pas et qu'il ne prend pas la peine d'entendre.

Je ne suis pas en train de dire qu'il devrait être interdit aux auteurs blancs de parler d'autochtones, aux riches de parler des pauvres, aux hommes de parler des femmes et à Ricardo de proposer une recette de poulet du Général Tao. Ça, c'est la version caricaturale du débat qui transforme l'homme blanc en victime d'un ridicule complot qui lui aurait fait perdre tous ses privilèges et l'aurait transformé en martyr de la liberté d'expression. Le fait est que l'homme blanc omniscient a beau se dire muselé, il ne manque pas encore de tribunes pour pouvoir marteler à quel point il l'est.

Est-ce à dire que ceux qui croient que l'appropriation est une invention brillante devraient se faire confisquer leur droit de parole? Bien sûr que non. Sommer l'autre de se taire a rarement fait avancer un débat.

À mon sens, on aurait intérêt à poser le débat autrement. Le problème, ce n'est pas qu'on entende la voix de l'homme blanc qui croit tout savoir. Le problème, ce sont toutes les voix qui, dans son ombre, restent inaudibles alors qu'elles ont tant d'histoires à raconter, tant de murs à faire tomber, tant d'indifférence à secouer.




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