Une victoire de la misogynie

Je la voyais déjà défonçant le plafond de verre. Après plus de deux siècles à y... (La Presse)

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Je la voyais déjà défonçant le plafond de verre. Après plus de deux siècles à y faire de petites fissures, il était plus que temps qu'une femme se hisse à la tête de la superpuissance américaine.

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Sur le plan symbolique, l'élection d'Hillary Clinton aurait été un grand pas vers la normalisation de la présence féminine dans des rôles traditionnellement masculins, estime Rima Elkouri.

Photo Vincent Yu. Associated Press

« De quel plafond tu parles ? », ont demandé mes garçons, perplexes.

Je n'imaginais pas que leur question serait prémonitoire. Je leur ai parlé de ce plafond invisible, mais bien réel, qui fait en sorte qu'encore aujourd'hui, même si les femmes comptent pour la moitié de l'humanité, elles sont à peine 19 à être à la tête d'un État ou d'un gouvernement. Avec Hillary Rodham Clinton, elles seraient 20. J'étais confiante. Ou j'essayais de me convaincre que je l'étais.

Ils se sont couchés avant qu'un vent rouge ne balaie l'Amérique. Je pensais leur parler ce matin du plafond de verre enfin brisé par Hillary Clinton. Je pensais leur parler d'une avancée historique importante pour l'égalité. Nous parlerons plutôt de rêves brisés. D'une Amérique malade qui a eu si peur de confier son destin à une femme présidente hautement compétente qu'elle lui a préféré un homme populiste, raciste et misogyne. Que faut-il y comprendre ?

Il y a une raison pour laquelle les États-Unis n'ont jamais eu de femme présidente, remarquait Barack Obama il y a quelques jours. Il appelait les hommes à faire leur examen de conscience devant la règle sexiste du « deux poids, deux mesures », qui a fait en sorte que Hillary Clinton, bien qu'elle soit le plus qualifié des candidats, ait été jugée aussi durement.

Hillary Clinton n'est pas sans défauts. Et elle n'a certainement pas le charisme d'une Michelle Obama. Mais cela ne suffit pas à expliquer l'hostilité sans précédent suscitée par sa candidature, même au sein de son propre camp et chez une majorité d'hommes blancs.

Alors que l'ambition chez un homme est vue comme un atout, elle devient suspecte chez une femme. Comme si on avait encore du mal à s'habituer à ce qu'une femme puisse vouloir accéder au pouvoir.

En tournant le dos à Hillary Clinton, les États-Unis ont manqué une belle occasion. Élire une femme présidente à la Maison-Blanche aurait marqué un heureux tournant historique. Sur le plan symbolique, cela aurait été un grand pas vers la normalisation de la présence féminine dans des rôles traditionnellement masculins. Une avancée qui aurait été aussi inspirante pour les femmes que fut l'ascension d'Obama pour les Noirs.

Lors de l'élection de 2008, on a pu mesurer le chemin parcouru en voyant des Afro-Américains, nés à une époque où la ségrégation faisait loi, vivre assez longtemps pour élire un Noir comme président. Huit ans plus tard, je pense à l'amère déception de jeunes filles à qui on a dit qu'elles pouvaient tout faire et qui voient un candidat ignorant l'emporter contre une première de classe. Je pense aussi à l'amère déception de ces Américaines centenaires, nées à une époque où les femmes n'avaient même pas le droit de vote, qui rêvaient d'assister de leur vivant à l'élection d'une femme au poste le plus important du monde. Ce sera pour une autre vie, peut-être...

Le magazine The Atlantic parlait récemment, études à l'appui, des illusions perdues de ceux qui espéraient que l'ère Obama soit le meilleur remède contre le racisme. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'élection du premier président noir, loin de battre en brèche les discours racistes, pourrait leur avoir donné un nouveau souffle en laissant à un nombre croissant de « white angry men » l'impression qu'ils étaient désormais victimes d'une Amérique donnant trop de privilèges aux Noirs. Si bien qu'une majorité d'hommes blancs aux États-Unis en est venue à croire que le racisme anti-blanc est un problème plus grave encore que le racisme anti-noir. Même si les faits hurlent le contraire...

La course à la présidence de Hillary Clinton a donné lieu à un ressac semblable pour les femmes. Loin de sonner le glas du sexisme, elle a donné un souffle nouveau aux pires discours misogynes avec des slogans aussi chics que « Trump that bitch » et « Lock her up », encouragés par un candidat républicain machiste.

Un homme dangereux qui a pourtant réussi à convaincre une Amérique perdue que rien n'était plus dangereux qu'une femme présidente.

C'est une victoire historique, il n'y a pas à dire. Une victoire historique de la misogynie.

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