Le vestiaire du viol

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Que vaut la parole d'une femme ? Que vaut-elle quand elle ose dénoncer une agression sexuelle ?

Quand je vois ce qu'il a fallu pour que les allégations d'agressions sexuelles visant Donald Trump soient prises au sérieux, j'en arrive à ce troublant constat : trop souvent, la parole d'une femme ne vaut pas grand-chose. On a beau être en 2016, on a beau être en Occident, on a beau vivre dans des sociétés où les filles peuvent devenir astronautes, on a beau avoir des décennies de féminisme dans le corps, on a beau avoir atteint l'égalité des droits, on n'est pas encore sorti du vestiaire du viol... Il nous reste bien du chemin à faire pour en finir avec les relents de culture misogyne mis en évidence par cette triste campagne électorale américaine.

La culture du viol consiste à banaliser la réalité des agressions sexuelles, à rejeter la faute sur les victimes plutôt que sur les agresseurs, à les accuser de l'avoir cherché ou d'avoir tout inventé. Elle s'assortit d'une culture du silence qui la sert bien. Car si la femme parle, qui la croira ? Lui, riche et puissant. Elle, pure inconnue qui n'a pas su lui résister. On dira qu'elle a tout imaginé. On dira qu'un homme de sa stature ne ferait pas une telle chose. Alors que c'est précisément sa stature qui lui permet d'agir en toute impunité.

On dira tout ça. Elle le sait, elle le sent. Elle a même honte. Il a réussi à l'humilier. À lui faire sentir qu'elle ne valait rien. Alors, elle se tait et elle passe à autre chose. Elle essaie de se convaincre que ce n'est pas si grave finalement, que c'est dans l'ordre des choses, qu'elle aurait dû s'y attendre. Comme cette femme qui faisait un énième témoignage hier, dans le Washington Post, racontant comment dans un bar de Manhattan, alors qu'elle discutait avec des amis, un inconnu s'est permis de passer ses doigts sous sa jupe pour toucher son sexe à travers ses sous-vêtements. Elle l'a repoussé sans savoir qui il était. Puis elle l'a reconnu. C'était nul autre que le célèbre Donald Trump.

« OK, Donald est dégoûtant. On sait tous qu'il est dégoûtant. Passons à autre chose », s'est-elle dit. Donald, c'est Donald. À quoi pouvait-on bien s'attendre ?

Elle se tait, donc. Et si elle ose parler, il y a de fortes chances que personne ne l'écoute. Et si on l'écoute, on lui dira qu'elle ment. Ou qu'elle cherche vengeance et publicité. Ou qu'elle fabule. Car si c'était vrai, pourquoi n'a-t-elle rien dit avant ?

Donald Trump n'a pas inventé cette culture du viol qui blâme autant celle qui parle que celle qui se tait et considère toute femme comme une petite chose sans importance. Mais il en est un dangereux ambassadeur, lui qui a réduit ce scandale à de simples conversations salaces de vestiaire suivies de fausses accusations servant un complot médiatique. Il a poussé l'odieux jusqu'à laisser entendre que des femmes qui l'ont accusé cette semaine de les avoir agressées n'étaient pas assez séduisantes pour mériter une agression sexuelle. « Regardez-la. Regardez ses mots. Dites-moi ce que vous en pensez... I don't think so », a-t-il dit au sujet de la journaliste de People qui avait raconté son agression.

« Croyez-moi, elle ne serait pas mon premier choix. Ça, je peux vous le dire », a-t-il lancé encore au sujet de la femme qui a raconté comment elle avait été tripotée dans un avion.

***

Outre les propos indécents de Trump, ce qui me choque dans la tournure que prend cette campagne, c'est le fait que les allégations d'agressions sexuelles sont devenues un véritable enjeu seulement après la divulgation de l'enregistrement où on entend le candidat républicain se vanter d'avoir le pouvoir d'agresser sexuellement des femmes quand il en a envie. Des femmes avaient pourtant sonné l'alarme avant. Mais il semble que ce n'était pas suffisant. Leur parole ne comptait pas vraiment. Il fallait le sceau d'un homme pour que l'on prenne la chose au sérieux.

Ce qui me réjouit, en revanche, c'est que les choses changent. Les mentalités évoluent. Ce qui était toléré autrefois est intolérable aujourd'hui.

La parole d'une femme ne vaut pas grand-chose. Mais au moins, on en prend conscience. Au moins, on en parle. On défie la culture du silence. « C'est la première fois qu'on voit cette discussion dans les médias grand public », observe Sue Montgomery, instigatrice il y a deux ans du mouvement #AgressionNonDénoncée qui, dans la foulée du scandale Ghomeshi, avait libéré la parole de victimes d'agressions sexuelles. La misogynie mise en lumière par la vidéo de 2005 de Donald Trump a donné lieu à un mouvement semblable avec le mot-clic #NotOkay, dénonçant la banalisation des agressions sexuelles.

Tout cela aura-t-il un effet durable ? Oui, croit Sue Montgomery. « Le génie est sorti de la bouteille. Je suis très optimiste. On a vu déjà plusieurs changements et beaucoup de sensibilisation. »

Le discours remarquable prononcé par Michelle Obama jeudi marque non seulement un des moments les plus forts de la campagne présidentielle, mais un tournant dans cette prise de conscience.

Le comportement de Donald Trump n'est pas « quelque chose que nous pouvons balayer sous le tapis comme une autre note de bas de page dans une triste saison électorale », a dit la première dame des États-Unis, dans un discours féministe empreint d'indignation. « Parce que ce n'était pas seulement une conversation salace. Ce n'était pas des propos de vestiaire. C'était un individu puissant qui parlait librement et ouvertement d'un comportement de prédateur sexuel. » Assez, c'est assez.

Si vous n'avez pas encore écouté son discours, dépêchez-vous de le faire. Ce sont 30 minutes de votre vie bien investies qui rappellent l'urgence de mieux s'élever quand d'autres s'abaissent. Pour enfin sortir du vestiaire du viol.

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