Le savon de ma grand-mère

De la citadelle d'Alep, on aperçoit le hammam... (Photo Rima Elkouri, archives La Presse)

Agrandir

De la citadelle d'Alep, on aperçoit le hammam Yalbougha et son dôme jaune aujourd'hui en ruine.

Photo Rima Elkouri, archives La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

En face de la citadelle d'Alep se trouve le hammam Yalbougha, l'un des plus beaux de Syrie. J'écris « se trouve ». Je devrais peut-être écrire « se trouvait », guerre oblige. Qu'importe. Dans mes souvenirs têtus, il s'y trouve et ça sent encore le savon. Le saboon ghâr, le célèbre savon d'Alep, aux parfums d'olive et de laurier.

la Citadelle d’Alep, Photo Rima Elkouri... - image 1.0

Agrandir

la Citadelle d’Alep, Photo Rima Elkouri

La seule fois où j'y suis allée, c'était en 1997, lors d'un voyage en Syrie avec ma mère, elle-même née à Alep. Pour moi, le somptueux hammam Yalbougha, avec sa large coupole, ses fontaines et ses lustres en verre soufflé, était un lieu exotique tout droit sorti d'une fresque orientaliste. Pour elle, le hammam évoque de doux souvenirs d'enfance des années 40 et 50.

Petite, ma mère allait au hammam une fois par semaine, avec sa mère et sa grand-mère. À l'époque, il n'y avait encore ni salle de bains ni eau chaude dans les maisons. Aller au hammam était un rituel joyeux. Il y avait des journées réservées aux hommes, d'autres réservées aux femmes. On y allait pour se laver et se refaire une beauté, oui. Mais c'était presque un prétexte. Le hammam était une fête. On y allait pour se détendre, papoter, casser la croûte, rigoler, boire du thé, fumer le narguilé. Les mères en profitaient pour examiner à la dérobée le corps de fiancées potentielles pour leur fils. La maigreur était suspecte. On préférait un corps enrobé, promesse de santé et de fertilité.

Elles arrivaient en grappe, avec leur savon, leur éponge et une fouta - un pagne de soie ou de coton. Elles se dévêtaient. Elles portaient des kab kab, sandales de bois pour ne pas se brûler la plante des pieds sur le marbre chaud. À une autre époque, certaines portaient des socques sertis de nacre. J'en ai moi-même une paire à la maison, héritée de ma grand-mère. Je la garde dans ma bibliothèque, comme un livre précieux qui raconte un temps où Alep marchait la tête haute, sans se brûler les pieds à chaque pas.

Elles avançaient tranquillement dans le hammam. Plus elles avançaient, plus il faisait chaud. Dans des alcôves, des frotteuses les frictionnaient avec vigueur. Certaines, plus décapantes que d'autres avec leur gant noir, faisaient peur aux enfants. Les femmes au dos bien rouge passaient de pièce en pièce. La dernière pièce du hammam s'appelait en arabe « beit el nar » - la maison du feu.

Après le bain, la peau douce, le corps détendu, elles s'assoyaient pour partager un repas dans une salle de repos. L'odeur du taboulé et des fruits s'y mêlait à celle du savon d'Alep.

Je n'ai pas connu ce rituel qui a été celui de générations d'Alépins avant que les salles de bains dans les maisons ne le rendent désuet. Mais j'ai bien connu l'odeur de ce savon qui embaumait l'air du hammam Yalbougha. Car ce savon à l'allure rustre, qu'on dit être le plus vieux savon du monde, était celui de ma grand-mère. Même après 40 ans d'exil, elle ne jurait que par lui. Impossible de lui passer un savon Irish Spring...

Elle demandait à quiconque voyageant en Syrie de lui en rapporter. Sa salle de bains à Montréal sentait Alep. Mais je ne le savais pas avant de mettre les pieds au hammam Yalbougha. Pour moi, c'est plutôt ce hammam qui sentait comme chez ma Téta à Montréal.

Avec le temps, je suis devenue moi aussi accro au savon d'Alep auquel on prête tant de vertus. Pour moi, ce savon qui sent l'enfance n'est pas qu'un savon. Son odeur me rappelle que la Syrie n'est pas qu'une guerre. C'est toute une civilisation. Alep n'est pas qu'un champ de ruines. C'est une des villes les plus anciennes du monde. Son héritage reste bien vivant.

La psychanalyste française Françoise Cloarec a publié en 2013 un très beau livre sur le savon d'Alep (L'âme du savon d'Alep, Éditions Noir sur blanc). Elle en raconte l'histoire fascinante.

Le livre a été achevé alors que la Syrie était déjà à feu et à sang. À quoi bon, alors ?

La guerre ne doit pas nous dissuader de témoigner de l'immense richesse de la Syrie, plaide l'auteure. Bien au contraire. « Quelle peut être la force d'un savon, au milieu des horreurs et des drames ? Il recèle et restitue une part de l'âme de ce pays. »

C'est ce qu'évoque pour moi l'odeur du saboon ghâr. Un coin de pays dans un savon. L'espoir de pouvoir marcher encore et encore sans se brûler les pieds.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer