Un portrait troublant

Les résultats de l'étude confirment que l'on aurait... (photo andré pichette, archives la presse)

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Les résultats de l'étude confirment que l'on aurait tort de se fier au faible nombre de plaintes déposées dans les universités pour mesurer l'ampleur du problème.

photo andré pichette, archives la presse

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Plus du tiers des personnes travaillant ou étudiant à l'université y ont déjà subi du harcèlement ou une agression sexuelle. Une personne sur quatre en a été victime au cours des 12 derniers mois. Dans la majorité des cas, les victimes sont des femmes, étudiantes de premier cycle pour la plupart. Et 85 % d'entre elles n'ont jamais porté plainte ou même signalé la chose à l'université.

Ce sont là quelques-unes des données troublantes révélées par l'enquête Sexualité, sécurité et interactions en milieu universitaire (ESSIMU) dont les premiers résultats seront rendus publics aujourd'hui dans le cadre du congrès de l'ACFAS.

Cette enquête importante tombe à point. Car si on entend de plus en plus parler d'histoires de harcèlement ou d'agressions sexuelles en milieu universitaire, jamais on n'avait encore dressé un portrait de la situation au Québec. C'est maintenant chose faite grâce à cette étude qui donne la parole autant aux étudiants qu'au personnel enseignant et aux employés.

Quelque 9000 répondants de six universités québécoises (UQAM, Université de Montréal, Université Laval, Université de Sherbrooke, UQO et UQAC) ont participé à l'étude dirigée par Manon Bergeron, professeure au département de sexologie de l'UQAM. Les résultats confirment que l'on aurait tort de se fier au faible nombre de plaintes déposées dans les universités pour mesurer l'ampleur du problème. « Le nombre de plaintes officielles n'est pas pour moi un indicateur fiable. Il faut arrêter de s'en servir pour justifier l'inaction. »

L'étude montre que l'on ne parle pas de cas isolés, mais d'un problème inquiétant qui concerne un très grand nombre de personnes. Quand quatre femmes sur dix et un homme sur quatre disent avoir vécu au moins un épisode de violence sexuelle en milieu universitaire, on n'est plus dans l'anecdote.

***

L'expression « violence sexuelle » utilisée dans cette étude inclut tout un spectre allant des commentaires insultants à connotation sexuelle jusqu'au viol. Pour mieux cerner le problème, on a distingué trois types d'agression : le harcèlement sexuel, les attentions sexuelles non désirées et la coercition sexuelle.

Plus du tiers des répondants disent avoir subi du harcèlement sexuel, qui se traduit par des attitudes insultantes, hostiles et dégradantes. Près d'une personne sur cinq dit avoir subi des « attentions sexuelles non désirées ». Cette expression utilisée dans le jargon universitaire peut prêter à confusion, car ces « attentions », soyons clairs, n'ont rien d'attentionnées. On parle de comportements offensants, non désirés et non réciproques qui incluent la tentative de viol et l'agression sexuelle. Finalement, 3 % des répondants disent avoir subi de la « coercition sexuelle », c'est-à-dire du chantage du type « Si tu refuses mes avances, c'est bien dommage pour ton projet de maîtrise... » ou « Si tu ne couches pas avec moi, je vais diffuser des informations compromettantes sur toi ».

Fait à noter, même si les cas d'abus de pouvoir mettant en scène des professeurs et des étudiantes existent, ils ne constituent pas la majorité des cas rapportés. Dans la plupart des cas, ce sont des étudiants qui sont mis en cause et des étudiantes qui rapportent avoir été victimes.

Les conséquences de telles agressions peuvent être importantes. Certaines victimes ont songé à changer d'université ou de programme. Certaines ont vu leur santé physique et mentale être affectée. Troubles alimentaires, troubles du sommeil, difficultés de concentration, comportements d'évitement et autres symptômes assimilables au syndrome de stress post-traumatique...

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Pour Manon Bergeron, ce premier portrait québécois montre la nécessité de mettre en place des stratégies de prévention, de sensibilisation et de soutien. « Il faut du soutien pour les victimes qui ressentent le besoin d'en avoir, bien sûr. Mais je dirais aussi qu'il faut du soutien pour ceux qui reçoivent des confidences, qui sont témoins et qui ne savent pas trop comment intervenir, comment soutenir la personne de façon adéquate. »

L'étude révèle qu'une personne sur cinq en milieu universitaire a reçu les confidences d'une victime. Or, dans de tels cas, il ne suffit pas de conseiller à la victime de porter plainte.

«Ce n'est pas la réponse la plus aidante. Les femmes ont besoin d'être crues, elles ont besoin d'être écoutées, elles ont besoin d'être informées de leurs droits. Mais la réponse unique ne doit pas juste être "portez plainte" et ça s'arrête là.»

Manon Bergeron

De nombreuses victimes ne voudront pas porter plainte. « Et c'est correct si elles ne le font pas. Bien sûr, porter plainte, c'est ce qui nous permet de faire bouger les choses. Mais on n'a pas à culpabiliser les personnes si elles décident de ne pas le faire. Elles ont mille et une raisons de ne pas le faire », note Manon Bergeron, qui a travaillé 13 ans comme intervenante dans des centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS).

Certaines universités ont un centre d'aide pour les victimes d'agression sexuelle à même le campus. C'est une idée dont il faudrait s'inspirer. « Est-ce qu'on pourrait penser à implanter ce type de ressources de façon uniforme à travers les universités ? », demande la professeure, qui déplore le fait que l'UQAM ait mis fin en avril au contrat de l'intervenante embauchée l'an dernier pour venir en aide aux victimes d'agression sexuelle.

Pour celles qui veulent porter plainte, il faut bien sûr aussi mettre en place des mécanismes de signalement et de dénonciation auxquels elles pourront faire confiance. « Peut-être qu'on verra qu'il y aura plus de plaintes et que les gens n'auront pas l'impression que cela va se retourner contre eux. » La mise en place d'un code d'éthique régissant les rapports entre professeurs et étudiants est aussi, selon elle, « une piste intéressante ».

Le problème doit être pris à bras-le-corps, insiste-t-elle. « La lutte contre les violences sexuelles est pour moi une responsabilité individuelle et collective. Il y a de la prévention et de la sensibilisation à faire auprès de tous. » Il s'agit aussi d'une responsabilité institutionnelle même quand les gestes reprochés ont lieu (comme c'est le cas en général) à l'extérieur des murs de l'université, que ce soit dans des activités festives, des colloques, des congrès, etc. « Si on veut faire le parallèle avec le milieu de travail, ce n'est pas parce qu'un patron et un employé sont dans une formation que ce n'est plus du harcèlement sexuel au travail. »

La campagne « Sans oui, c'est non ! », qui vise la prévention des violences à caractère sexuel dans les communautés universitaires, est un pas dans la bonne direction, souligne Manon Bergeron. « C'est une initiative très intéressante. Le message est clair. Pour moi, c'est important. Mais il ne faut pas que ça s'arrête là. »

Ce premier portrait est troublant. Mais il ne suffit pas d'être troublés.

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