Le pire métier du monde ?

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Dans Spotlight, on suit l'équipe d'enquête du Boston Globe qui a publié un reportage-choc sur des prêtres pédophiles dans l'Église catholique.

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Je ne pensais pas qu'un film traitant d'un scandale de pédophilie puisse me mettre de bonne humeur. Et pourtant...

Spotlight, le film de Tom McCarthy donné favori à la cérémonie des Golden Globes, dimanche, m'a fait cet effet. En racontant l'enquête journalistique du Boston Globe qui a permis de révéler au grand jour un scandale de prêtres pédophiles dans l'Église catholique, le film rappelle le rôle fondamental que joue le journalisme de qualité dans une société.

Ce rappel arrive à point nommé. Le monde des médias est en plein bouleversement. Certains parlent de mutation. D'autres, de dépression, de coma ou de mort certaine. On s'inquiète pour l'avenir du métier. À l'heure où chacun peut devenir son propre média et butiner à l'infini sur Facebook et Twitter, le journalisme traditionnel, celui qui se pratique avec un stylo, un calepin et un souci de révéler des histoires d'intérêt public est devenu pour certains aussi utile qu'une chaussette trouée.

En ces temps de crise, le journalisme de presse écrite n'est généralement pas considéré comme un métier d'avenir. Dans son palmarès 2015 des 200 pires métiers, le site américain CareerCast.com l'a même sacré bon dernier ! Pour établir ce palmarès d'emplois à éviter, on n'a pas tenu compte de l'utilité sociale des différents métiers, mais de facteurs tels que le niveau de stress, les sombres perspectives d'embauche et les faibles salaires. En vertu de ces critères, les journalistes seraient plus à plaindre encore que les militaires (198es) et les bûcherons (199es). Aux reporters de presse écrite assis tout penauds au 200e rang, on conseille de se recycler en agents de relations publiques.

Et pourtant, en regardant Spotlight, on se dit qu'en dépit de la crise et des profondes mutations que vit l'univers des médias, le journalisme d'enquête est aussi nécessaire et pertinent aujourd'hui qu'il l'était à l'ère prénumérique. Et que si les moyens de diffusion et les modèles économiques sont en mutation, l'essence de ce travail et son impact social demeurent toujours aussi précieux. À l'heure où certains ont déjà creusé la tombe du journalisme traditionnel, voilà un rappel réjouissant. 

Ce n'est pas vrai que c'est le pire métier du monde. Lorsque l'on nous donne les moyens de l'exercer, c'est l'un des plus beaux.

Dans le film de Tom McCarthy, on suit l'équipe d'enquête du Boston Globe dans la course à obstacles qui a mené à la publication de ce reportage-choc, gagnant du Pulitzer en 2003. L'histoire terrible d'enfants devenus grands qui ont été agressés sexuellement par des prêtres pendant des années, en toute impunité, alors que l'Église savait et ne disait rien.

Les coulisses du journalisme d'enquête n'ont souvent rien de très glamour. C'est un travail de moine qui exige une bonne dose de persévérance. Je pense à mes collègues Caroline Touzin et Gabrielle Duchaine qui ont épluché pendant plus d'un an quelque 3000 rapports de coroner sur des morts suspectes d'enfants pour pouvoir publier, l'automne dernier, une grande enquête sur le drame ignoré des enfants autochtones. Je pense à l'ex-journaliste du quotidien The Gazette Sue Montgomery qui, en 2008, après un long et patient travail, fut la première à rendre public le scandale de pédophilie de frères de la Congrégation de Sainte-Croix, qui administraient le collège Notre-Dame.

Le film Spotlight célèbre d'une certaine façon ce travail de l'ombre. Cela aurait pu être ennuyeux comme la pluie de suivre des gens qui, essentiellement, parlent au téléphone, écument des registres poussiéreux de vieux prêtres et se font claquer la porte au nez à maintes reprises. Mais loin d'être ennuyeux, le récit est haletant et émouvant. On voit les journalistes fouiller avec patience et rigueur. Recueillir des témoignages crève-coeur. Réaliser que leur intuition les a trompés parfois. Gagner la confiance de victimes. Vérifier. Contre-vérifier. Douter. Faire de l'insomnie. Se décourager. S'indigner. Se relever. Garder le cap sur l'importance de rendre justice aux victimes. Gratter encore sous le vernis vertueux de l'Église. Et finalement défier avec courage les pressions d'un milieu tissé serré qui a tenté par tous les moyens d'étouffer le scandale.

Spotlight n'est pas qu'un hommage au journalisme d'enquête. C'est aussi un hommage à ceux qui ont le courage de briser le silence pour dénoncer des situations inacceptables. 

Car sans eux, le journaliste ne peut rien faire. Dans les scandales d'agressions sexuelles, bien souvent, il n'est que le porte-voix d'une victime qui révèle ce que trop de gens savaient. « Si ça prend un village pour élever un enfant, ça prend aussi un village pour en abuser », dira un personnage du film.

Voilà qui fait réfléchir au silence dans lequel sont enfouies les tristes histoires d'agressions sexuelles. Au-delà de la honte que ressentent souvent les victimes, au-delà de leur peur de ne pas être crues, au-delà du silence hypocrite des autorités religieuses, il y a aussi le terrible poids du silence collectif. Combien de gens savaient mais n'ont rien dit ? Combien d'autres cas semblables encore aujourd'hui ?

Longue vie aux journalistes d'enquête entêtés qui continuent de poser ces questions.

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