Chronique

La meilleure arme contre le fanatisme

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Un Dieu barbu et taché de sang figure à la une du numéro spécial de Charlie Hebdo marquant l'anniversaire de l'attentat qui a décimé sa rédaction, le 7 janvier 2015.

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«On a dit fort bien que, si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés.»

J'ai pensé à ces mots de Montesquieu en voyant la une du numéro spécial de Charlie Hebdo marquant le triste anniversaire de l'attentat qui a décimé sa rédaction. Sous le titre «L'assassin court toujours», on y voit un Dieu barbu, taché de sang, sanglé d'une kalachnikov dans le dos. Sur sa tête, un oeil dans un triangle, qui suscite des questions sur les origines de ce Dieu assassin. Est-ce là le symbole de la Trinité chrétienne? Le symbole d'un Dieu plus générique? Le Dieu des triangles évoqué par Montesquieu (qui reprenait une idée de Spinoza)?

La caricature, qui s'inscrit de façon très claire dans la tradition anticléricale de Charlie Hebdo, a bien évidemment provoqué la controverse. Dans un éditorial enflammé, le dessinateur Riss, qui est aussi patron du journal, s'en prend autant aux «fanatiques religieux abrutis par le Coran» qu'aux «culs-bénits venus d'autres religions » qui avaient souhaité la mort du journal pour avoir «os[é] rire du religieux». Ainsi des gens de toutes les croyances ont poussé des cris d'indignation. Des responsables religieux n'ont pas du tout apprécié.

D'ex-sympathisants d'un jour du journal satirique ont avoué que finalement, à bien y penser, ils ne sont plus Charlie. Preuve que le sens du slogan a souvent été mal compris par ceux qui le brandissaient. Eh non, la liberté d'expression et la liberté de conscience, ce n'est pas juste pour les copains qui pensent comme nous. Pas juste pour ceux qui tapent sur l'islam non plus. D'ailleurs, contrairement à ce que bien des gens pensent, Charlie Hebdo n'en faisait pas une spécialité. Entre 2005 et 2015, seulement 1,3 % des unes du journal se moquaient de l'islam.

Au lendemain des attentats du 7 janvier, le... (PHOTO FREDERICK FLORIN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE) - image 2.0

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Au lendemain des attentats du 7 janvier, le slogan « Je suis Charlie » a été utilisé lors de nombreuses manifestations un peu partout dans le monde. 

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Être Charlie, ça veut dire quoi ? Au lendemain des attentats du 7 janvier, le slogan a été utilisé à tort et à travers. À Paris, on a vu l'Arabie saoudite, où le blogueur Raif Badawi est toujours emprisonné pour «insulte» à l'islam, se joindre à la grande marche de solidarité «Je suis Charlie». Comme si on pouvait mercredi être Charlie et vendredi fouetter Badawi. Le ridicule ne tue pas. Le fanatisme, oui. Avec la complicité de l'Occident (le Canada inclus) qui, de façon honteuse, fait passer les intérêts économiques avant les droits de la personne.

Être Charlie n'oblige personne à sanctifier la ligne éditoriale du journal attaqué sauvagement le 7 janvier 2015. Être Charlie, c'est affirmer son attachement à ce principe fondamental qu'est la liberté d'expression et refuser que les fanatiques en tracent les limites.

À voir la controverse suscitée par la une de son numéro hommage, on réalise que, pour certains, le réveil est dur. Comme s'ils venaient de découvrir avec plus de 40 ans de retard que Charlie Hebdo est, depuis sa fondation, provocateur et anticlérical.

Cela dit, si un an après les attentats du 7 janvier, Charlie Hebdo fait toujours polémique, c'est bon signe. Cela montre que le journal est toujours vivant, n'en déplaise à ceux qui ont voulu le faire taire. La preuve, s'il en fallait vraiment une, que l'on ne tue pas des idées en tuant des gens. «Il ne fallait pas que le journal meure à cause de ces connards», déclarait cette semaine la dessinatrice Corinne Rey, alias Coco, survivante de la tragédie, citée dans le journal Le Soir. «On a été touché, on a été décimé, mais on est toujours là.»

Endeuillés, meurtris, fragiles, mais toujours là. Debout, même si toute cette violence laisse des marques indélébiles. Je suis allée deux fois à Paris en 2015. Une fois après les attentats du 7 janvier. Une fois après les attentats du 13 novembre. J'ai senti la peur s'installer. J'ai senti l'effet de répétition si dur à encaisser. Et, en même temps, cette envie furieuse de résister. Pas tant par les armes que par l'esprit critique et l'humour. «Beaujolais, saucisson et Spinoza pour tout le monde !», clamait une pancarte posée devant le Bataclan.

«En ne lisant qu'un seul livre, l'homme devient fanatique. En en lisant plusieurs, il devient libre.» C'est l'écrivain algérien Kamel Daoud - dont il faut lire l'excellent Meursault, contre-enquête - qui le dit si bien. Lui qui a d'ailleurs été menacé de mort par des fanatiques.

Un an après les attentats de Charlie Hebdo, il me semble que son remède d'hommes et de femmes libres demeure la meilleure arme antiterroriste qui soit.

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