Ne pas céder à la peur

Des gendarmes armés surveillent les quais du métro... (PHOTO THOMAS SAMSON, AGENCE FRANCE-PRESSE)

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Des gendarmes armés surveillent les quais du métro de Paris.

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(Paris) Prendre le métro ou pas ? À l'instar de nombreux Parisiens, je me suis posé la question, hier, après avoir entendu les nouvelles. Au moment où l'état d'urgence en France était officiellement prolongé de trois mois, le premier ministre Manuel Valls a évoqué le risque d'attentats chimiques ou bactériologiques. « Il ne faut aujourd'hui rien exclure », a-t-il dit.

Au lendemain des attentats du vendredi 13, un arrêté a été signé autorisant l'armée à approvisionner le service d'aide médicale d'urgence en antidotes, semblables à ceux qui avaient été utilisés lors de l'attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo.

« Moi, j'avoue que ça ne me tente pas trop de prendre le métro », disait ma collègue Chantal Guy, correspondante de La Presse à Paris chez qui je squatte depuis mercredi. Il faut dire que Chantal a tout un karma en matière de tragédie. Elle était là quand la terre a tremblé en Haïti, le 12 janvier 2010. Elle était là le 25 juillet 1995 quand il y a eu un attentat à la station de métro Saint-Michel à Paris - c'était lors de son premier voyage en France, le jour même de son arrivée. Elle était aussi là ce vendredi 13 à Paris, à quelques mètres du Bataclan. « Chantal, dis-nous quelle sera ta prochaine destination, comme ça, on n'ira pas ! », lui ont lancé à la blague des amis inquiets en tentant de détendre l'atmosphère.

La différence entre un tremblement de terre et des attentats ? Après le tremblement de terre, on sent tout de suite un fort mouvement de solidarité. Après des attentats comme ceux de Paris, on sent, au-delà de la solidarité, que l'on a perdu une part d'insouciance.

On a beau vouloir combattre la psychose, elle nous rattrape parfois. Des trucs aussi banals que prendre le métro ou boire un verre sur une terrasse deviennent pour certains des actes de résistance.

Comme Chantal, comme bien des Parisiens, qui de toute façon n'ont pas le choix, comme mon amie Juliette (dont je vous reparlerai), j'ai décidé de prendre le métro malgré tout et de résister à la psychose. Facile à dire... Juliette, qui prenait hier le métro pour la première fois depuis les attaques, a eu du mal à garder son calme. « Franchement, j'ai dû faire des respirations de yoga dans le grand couloir de Châtelet, car l'angoisse montait. » Ce n'est pas tant les risques d'attentats au gaz sarin qui l'inquiètent que le rassemblement au même endroit de tous ces gens aux visages fermés... « J'ai même vu une femme pleurer sur le chemin. » L'atmosphère dans le métro est plus angoissante que jamais.

Il faut dire que Juliette a, comme Chantal, tout un karma. Elle était à la station de RER Port-Royal le 3 décembre 1996. Elle s'apprêtait à prendre le train quand une amie l'a retenue pour discuter. Grâce à elle, elle ne se trouvait pas sur le quai, mais juste au-dessus quand elle a entendu un énorme « boum ! » dans le tunnel emprunté par la rame. Des bombes venaient de sauter, faisant de nombreuses victimes, dont la Québécoise Hélène Viel. Depuis, Juliette circule autant que possible à vélo.

Mais bon, restons calmes, sinon les terroristes ont gagné... Je me disais ça en dévalant les marches menant à la station Richard-Lenoir. Je venais à peine de poser les pieds sur le quai qu'une annonce a été faite. Colis suspect. Service interrompu sur la ligne 5. Les visages déjà tendus des passagers se sont crispés davantage. Des gens paniqués se sont mis à courir vers la sortie. J'ai couru avec eux. À mes côtés, Bouchra, 36 ans, assistante maternelle, qui allait cueillir ses enfants à l'école. « J'ai une boule dans le ventre chaque fois que je prends le métro. »

D'un pas pressé, on a marché ensemble sous la pluie jusqu'à la place de la République. Il a fallu passer devant le Bataclan, secteur que Bouchra avait évité jusqu'à présent parce que ça lui fait trop mal. « C'est terrible, ce qu'ils ont fait. » Et cette femme kamikaze qui a actionné son gilet d'explosifs à Saint-Denis, mercredi, à la suite de l'assaut antiterroriste qui aurait tué le commanditaire des attentats... « Qu'est-ce que l'on a bien pu mettre dans la tête de cette jeune femme pour qu'elle fasse une telle chose ? ! disait Bouchra, indignée. C'est atroce ! »

Fille d'immigrés marocains née en France, Bouchra, qui habite en banlieue, s'occupe des enfants d'une famille du 11e arrondissement. Un des garçons qu'elle garde était au Stade de France avec son père, vendredi, au moment des attentats. Il a eu la peur de sa vie. Lundi, l'enfant de 8 ans a dit à sa gardienne : « Tout ça, c'est la faute des musulmans...

- Est-ce que tu sais que je suis moi-même musulmane ? lui a répondu Bouchra. Est-ce que tu penses que je pourrais faire une chose aussi terrible ?

- Non...

- Alors ? »

« C'est choquant que l'on ne prenne pas le temps d'expliquer que ce n'est pas "les" musulmans qui commettent ces atrocités. C'est des extrémistes ! C'est des fous ! Si la prochaine génération n'apprend pas à faire la différence entre des musulmans et des fous, c'est inquiétant ! »

La série d'agressions racistes signalées au lendemain des attentats la bouleverse. Comme le rapportait Libération, elles sont l'oeuvre d'extrémistes de tous bords. À Marseille, mercredi, un enseignant d'une école juive, portant la kippa, et une femme musulmane, portant le hijab, ont été agressés. L'homme juif aurait été insulté, puis blessé à la jambe et au bras par deux hommes qui ont brandi un t-shirt à l'effigie de Daesh (le groupe État islamique) et une photo du terroriste islamiste Mohamed Merah. La femme musulmane a été agressée par un homme qui aurait fait un lien entre son hijab et les attentats de Paris. Il lui aurait donné un coup de poing et un coup de couteau au thorax.

Dans quel genre de monde vont grandir nos enfants ? se demandait Bouchra.

Place de la République, nos chemins se sont séparés. Bouchra a couru pour rattraper un bus. Moi, je suis allée prendre le métro. Au moment d'entrer dans la station, j'ai repensé à ce texte magnifique et bouleversant publié sur Facebook par le journaliste Antoine Leiris, dont la femme a été tuée le 13 novembre au Bataclan. « Vous n'aurez pas ma haine », écrivait ce jeune père dans une lettre où il s'adresse aux assassins de sa femme. « Vous l'avez bien cherché, pourtant, mais répondre à la haine par la colère, ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j'aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un oeil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. » Pas question, écrit-il dans un texte qui a fait le tour du monde.

« Vous n'aurez pas ma haine. »

Ils ne l'auront pas, non. Ni notre haine, ni notre peur.

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