De l'impunité à l'indifférence

Délima Flamand, mère de Marie-Pier Moar... (PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE)

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Délima Flamand, mère de Marie-Pier Moar

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Il y a Bianca, 26 ans, au visage d'enfant. Lorsque les policiers « l'embarquaient », ils ne l'emmenaient pas au poste, raconte-t-elle. « On allait dans un chemin dans le bois et là, ils me demandaient de leur faire une fellation (...) Ils me payaient 200 $. Cent piastres pour le service. Cent piastres pour que je me ferme la gueule. »

Il y a Angela, tétanisée par la peur, la voix brisée par la douleur. Elle avait 19 ans quand c'est arrivé. Elle n'avait jamais osé en parler. « Il m'a montré une salle d'interrogatoire. Il m'a dit de m'asseoir sur la table. Il a descendu son pantalon. »

Avec courage, ces femmes autochtones ont pris la parole pour la première fois dans le cadre d'un troublant reportage d'Enquête, diffusé hier soir à Radio-Canada. À visage découvert, elles ont dénoncé le mépris et les abus dont elles auraient été victimes de la part d'agents de la Sûreté du Québec de Val-d'Or. Elles l'ont fait dans l'espoir que ça cesse.

Au fil des entrevues, menées avec sensibilité mais sans sensationnalisme par la journaliste Josée Dupuis, les langues se délient. Le mur du silence se fissure. Des histoires révoltantes d'agressions sexuelles, d'abus de pouvoir et d'intimidation à l'endroit de femmes autochtones particulièrement vulnérables remontent à la surface. On sent l'humiliation. On sent l'indignation. On sent l'urgence d'agir.

Le reportage montre bien qu'il ne s'agit malheureusement pas de simples cas isolés. Huit policiers de la SQ de Val-d'Or sur 50 font l'objet d'une enquête et pourraient faire face à des poursuites pénales et criminelles. Les agressions et les abus allégués ne datent pas d'hier. Certaines femmes racontent qu'elles avaient déjà déposé des plaintes en déontologie policière. En vain. Car, que vaut la parole d'une femme autochtone ? Rien. Que vaut-elle si cette femme a en plus le malheur d'être pauvre, toxicomane ou prostituée ? Moins que rien.

Des cas isolés ? Si les faits sont avérés, cela ressemble davantage à une culture d'impunité qui tolère pour des femmes autochtones vulnérables ce que l'on ne tolérerait jamais pour des femmes blanches. Une culture où les autochtones sont considérés comme des sous-citoyens qui n'ont pas le droit à la même dignité que les autres. Une culture où des policiers auraient le droit d'abuser de femmes qu'ils devraient pourtant protéger. Qui police la police dans un tel cas ? Qui s'assure que ces femmes autochtones aient le droit à la même protection des autorités que tout autre citoyen digne de ce nom ?

***

Ce qui est toujours sidérant quand on se penche sur le sort des autochtones dans ce pays, c'est la montagne d'indifférence à leur égard. Je pense à cette grande enquête sur le drame ignoré des enfants autochtones réalisée récemment par mes collègues Caroline Touzin et Gabrielle Duchaine. Pendant plus d'un an, elles ont épluché quelque 3000 rapports de coroner sur des morts suspectes. Elles ont réalisé que les enfants autochtones y étaient surreprésentés : le taux de morts suspectes chez les jeunes Inuits et des Premières Nations est près de quatre fois supérieur à celui de l'ensemble de la jeunesse québécoise.

Un enfant qui meurt dans un pays en guerre, c'est scandaleux. Mais le sort de celui qui meurt de façon violente dans un pays en paix ne l'est-il pas tout autant ?

Depuis 15 ans, 259 enfants et adolescents autochtones sont morts dans des circonstances violentes ou obscures au Québec. Parmi eux, 70 bébés. Pourtant, leur drame n'a jamais fait les manchettes. D'où cette question : si ces enfants étaient blancs, les traiterait-on avec autant d'indifférence ?

Dans leur reportage crève-coeur, Caroline et Gabrielle ont tenté de mettre des visages sur ces tragédies ignorées. Le visage de Marie-Pier Moar, 11 ans, par exemple. Si vous avez lu son histoire, impossible de l'oublier. En août 2005, Marie-Pier entamait sa sixième année à l'école de Manawan, dans Lanaudière. Elle portait un lourd secret. Le jour de rentrée scolaire, elle a été battue par des camarades de classe dans la cour d'école. Leur avait-elle révélé son secret ? Peut-être. Le soir même, l'enfant s'est suicidée dans le sous-sol de la maison familiale.

L'autopsie a révélé que Marie-Pier avait été victime de viols à répétition. Le rapport du coroner dénonce la loi du silence qui sévit dans les réserves et souligne que la violence subie par l'enfant n'est pas un cas isolé en milieu autochtone. L'enquête de la Sûreté du Québec n'a rien donné. Le ou les agresseurs sexuels n'ont pas été arrêtés. Ont-ils fait d'autres victimes depuis ?

Comme Marie-Pier, 258 autres enfants autochtones sont venus gonfler ces tristes statistiques québécoises de l'oubli. Dans la foulée des révélations de La Presse, Québec réfléchit sérieusement à la possibilité de déclencher une enquête publique sur le drame de ces enfants. Le ministre Geoffrey Kelley souhaite que ce soit une enquête dans laquelle les leaders autochtones pourraient travailler d'égal à égal avec le gouvernement dans le but de trouver des solutions.

Ce serait sans doute un pas dans la bonne direction, tout comme le seraient l'enquête publique sur les 1200 femmes autochtones disparues au Canada - que s'est engagé à mettre sur pied Justin Trudeau - ainsi que la commission parlementaire sur la violence faite aux femmes autochtones mise sur pied par Québec. À condition, bien sûr, que toutes ces enquêtes ne servent pas qu'à se donner bonne conscience. Qu'elles permettent d'agir de façon bien concrète et de secouer notre indifférence.

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