Ensaf attend

Mardi après-midi, à la Place des Arts, Ensaf... (PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE)

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Mardi après-midi, à la Place des Arts, Ensaf Haidar, tirée à quatre épingles dans sa robe bleue, a lancé fièrement le recueil de son mari Raif Badawi.

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J'aurais aimé mener l'entrevue avec Ensaf Haidar en arabe. Mais je ne connais pas les mots « torture » et « prison » en arabe. L'arabe que je parle est celui de la cuisine de ma grand-mère. Une langue sucrée des jours tranquilles où les fouets et les fatwas n'existent pas.

J'ai eu la chance de rencontrer Ensaf Haidar mardi midi, juste avant le lancement du livre 1000 coups de fouet (Édito), un recueil de textes interdits de son mari Raif Badawi. Je dis « chance », car cette jeune femme m'impressionne. Voilà trois ans jour pour jour que son mari blogueur croupit dans une prison d'Arabie saoudite. Trois ans que cette battante, réfugiée à Sherbrooke avec ses enfants, remue ciel et terre pour le faire libérer. Trois ans que ses enfants lui posent cette question douloureuse : « Quand est-ce que papa va rentrer ? » Trois ans qu'elle se tient debout pour pouvoir leur offrir une réponse, avec l'appui d'Amnistie internationale et de dizaines de milliers de gens solidaires. Une mobilisation sans précédent pour un prisonnier d'opinion.

Les derniers jours ont été particulièrement éprouvants pour Ensaf et ceux qui l'appuient. La confirmation de la peine de Raif Badawi par la Cour suprême d'Arabie saoudite fut dure à encaisser. Ensaf craint que la réitération de la peine de 10 ans de prison et de 1000 coups de fouet ne puisse servir de prétexte pour reprendre les séances de flagellation, toujours prévues le vendredi. Son regard s'assombrit quand elle en parle. « J'y pense sans cesse, me dit-elle. Tous les jours de la semaine sont difficiles. Mais les jeudis soirs et les vendredis sont particulièrement difficiles. »

Malgré tout, Ensaf reste forte. « Je ne peux pas penser à ça tout le temps et rester inactive. Parce qu'en ce moment, mes enfants n'ont pas de père. Et si je m'effondre, ils n'auront pas de mère non plus. »

Raif Badawi a commencé à avoir des ennuis avec les autorités saoudiennes après avoir fondé un blogue qui appelait au débat. On lui a interdit de sortir du pays. Il a commencé à recevoir des menaces. « Chaque fois qu'il sortait pour faire des courses, s'il avait un peu de retard, j'étais très inquiète », raconte Ensaf.

En 2012, le blogueur a incité sa femme à quitter le pays avec les enfants. Il était inquiet pour leur sécurité. « Raif avait déjà son interdiction de sortir du pays à ce moment-là. Il m'a dit : je vais essayer de régler ça. Je vais venir vous rejoindre. Il n'avait pas encore été arrêté. »

Il pensait qu'il réussirait à retrouver sa famille après un mois. Trois ans plus tard, Ensaf attend toujours.

À Sherbrooke, où elle vit depuis l'automne 2013, elle a trouvé une deuxième famille qui l'aide à tenir bon. Elle ne peut pas se permettre de perdre espoir, dit-elle. « Pour Raif, pour mes enfants... Je dois continuer à me battre pour lui. Ça ne sert absolument à rien si je reste à pleurer toute seule dans mon coin. »

C'est bien pour ça qu'elle était là, mardi après-midi, à la Place des Arts. Pour ne pas pleurer. Pour continuer à se battre. Tirée à quatre épingles dans sa robe bleue, regard déterminé, sourire désarmant, elle tenait fièrement le recueil de son mari, dont la préface a été écrite depuis la prison.

Ensaf a tenu à remercier dans son français tout neuf tous ceux qui l'appuient dans sa lutte. Elle leur a demandé de signer la nouvelle pétition d'Amnistie internationale destinée à Stephen Harper. Ensaf lui a écrit à deux reprises. « Si vous croyez à la liberté d'expression, je vous prie de demander la libération de Raif au nouveau roi Salman qui a le pouvoir de le gracier », lit-on dans sa plus récente missive adressée au premier ministre. La lettre est restée sans réponse. Ensaf attend.

Qu'a pu écrire Raif Badawi pour mériter une telle sentence ?, se demandent bien des gens.

« Il n'a rien écrit pour mériter un tel sort. Personne ne mérite un tel sort », rappelle toujours Mireille Elchacar, coordonnatrice d'Amnistie internationale à Sherbrooke, qui travaille main dans la main avec Ensaf et lui sert de précieuse interprète lors de ses bains médiatiques.

Les 14 textes que l'on peut lire en français dans le recueil sont ceux d'un homme qui prend simplement position pour la laïcité, l'ouverture au monde, la liberté d'expression, les droits des femmes et des minorités. « Raif n'a insulté personne, souligne Ensaf. Il n'a pas tenu de propos haineux. Il n'a rien écrit contre la religion ou des personnes en particulier. Les gens pourront juger par eux-mêmes. »

Ensaf signe dans le même recueil un texte émouvant où elle raconte la douleur, l'attente, l'espoir. « Quand reviendra-t-il, comment et dans quel état reviendra-t-il ? [...] Est-ce que je l'embrasserai ? Est-ce que je pleurerai ? »

Elle rêve de ce jour où elle pourra aller chercher son Raif à l'aéroport de Montréal. Elle qui a fui un pays interdisant aux femmes de prendre le volant aimerait bien apprendre à conduire pour l'occasion. « Je n'ai pas eu le temps encore ! Mais je suis prête à aller à l'aéroport sans apprendre à conduire ! Dès que j'entends que Raif s'en vient, j'y vais sans attendre ! », a-t-elle lancé en riant.

« Pas sûre de ça ! », a répliqué son amie Mireille.

Je ne connais pas les mots « torture » et « prison » en arabe. Mais je connais les mots « force », « courage » et « patience ». C'est ce que j'ai souhaité à Ensaf en la quittant, dans mon arabe des jours tranquilles.

« Elle a déjà tout ça », a soufflé Mireille.

Je n'en doute pas. Ne lui manquent que les jours tranquilles.

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