La légende des gens peureux

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Selon une légende urbaine qui semble persistante au sein du gouvernement libéral, rien ne sert de s'en faire avec les questions de laïcité et de vivre-ensemble, car la majorité des recommandations de la commission Bouchard-Taylor auraient déjà été suivies à la lettre.

Ce n'est pas moi qui le dis, mais la ministre de la Justice Stéphanie Vallée. «Les recommandations du rapport Bouchard-Taylor ont été suivies pratiquement dans leur intégralité. On l'oublie beaucoup», déclarait-elle en entrevue à l'émission C'est pas trop tôt, jeudi, au moment de présenter son projet de loi sur la neutralité religieuse.

J'ai sursauté en l'entendant, comme j'avais sursauté il y a cinq ans quand la ministre Yolande James, à l'époque ministre de l'Immigration, avait déclaré que son gouvernement avait mis de l'avant pas moins de 80% des recommandations du rapport Bouchard-Taylor. Quatre-vingts pour cent, vraiment?

Le fait est que la majorité des recommandations du rapport Bouchard-Taylor sont restées lettre morte. C'est à se demander si quelqu'un à Québec a vraiment lu ce rapport ou si on ne fait que se passer le même mémo jovialiste d'un gouvernement à l'autre.

Pour garder vivante sa légende urbaine, le gouvernement inclut-il dans la catégorie «recommandations suivies» celles qu'il a fait suivre à la poubelle? On peut sérieusement se poser la question. En 2010, quand j'avais demandé au ministère de l'Immigration de m'expliquer ce qui figurait dans ce 80% aux airs douteux, on citait en premier lieu la recommandation sur le crucifix. Une recommandation rejetée d'emblée par le gouvernement!

Rappelons que le rapport Bouchard-Taylor recommandait, au nom de la séparation entre l'État et l'Église et par souci de neutralité religieuse, que le crucifix au-dessus du siège du président de l'Assemblée nationale soit retiré. On suggérait de le replacer dans l'hôtel du Parlement, là où on pourrait mettre en valeur sa signification patrimoniale. Qu'a fait le gouvernement Charest au moment de la publication du rapport Bouchard-Taylor? De façon parfaitement incohérente, il s'est empressé de réaffirmer la place du crucifix à l'Assemblée nationale... Merci à vous, messieurs les commissaires. On apprécie beaucoup votre travail. Et vive la laïcité!

J'ai refait le même exercice cette semaine en demandant au ministère de la Justice et au ministère de l'Immigration quelles recommandations du rapport Bouchard-Taylor avaient été retenues. Je n'ai pas pu obtenir la réponse. Comme si, soudainement, toutes ces recommandations suivies «dans leur intégralité» selon la ministre de la Justice étaient devenues introuvables.

Si on se fie aux bilans factuels plutôt qu'aux légendes urbaines, on remarquera que l'on est loin de l'intégralité autoproclamée. À peine 13% des 84 recommandations du rapport Bouchard-Taylor ont été retenues par le gouvernement, selon un bulletin compilé par la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes en 2011. Les recommandations les plus importantes en matière de laïcité - produire un Livre blanc qui servirait de cadre de référence et interdire le port de signes religieux par les agents de l'État qui représentent la loi et ont un pouvoir coercitif - ont été laissées de côté. Depuis, peu de choses ont bougé, si ce n'est que, austérité oblige, tous ces organismes qui font un travail d'intégration essentiel ont de plus en plus de mal à obtenir du financement.

C'est ainsi que le débat sur la laïcité, balayé sous le tapis par les libéraux, a fini par donner lieu à de nombreux dérapages. La réponse populiste du gouvernement péquiste, avec son projet de Charte des valeurs, n'était malheureusement pas plus responsable. Dès son retour au pouvoir, le gouvernement libéral a promis de panser les cicatrices de l'après-Charte. Mais force est de constater qu'il a encore manqué l'occasion de faire preuve de courage et de clarté en matière de laïcité.

Le projet de loi 62 a beau avoir l'avantage d'être plus inclusif que le défunt projet de Charte, il ne laisse présager que de nouveaux dérapages. Le navrant tango du tchador d'un gouvernement Couillard qui dit une chose et son contraire est à l'image de toute la confusion engendrée par le débat sur le port des signes religieux.

Pour qui veut mettre fin à ce débat à la dérive et en arriver à une véritable réconciliation, il y a pourtant des solutions. Elles se trouvent dans les recommandations du rapport de la commission Bouchard-Taylor, qui, rappelons-le, a coûté 3,7 millions de dollars en fonds publics. Il s'agit d'un rapport intelligent et équilibré. La moindre des choses serait que tout ce travail serve à autre chose qu'à alimenter des légendes.

Comnsultez le rapport Bouchard-Taylor à: http://collections.banq.qc.ca/ark:/52 327/bs66 285

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