Une balle et un gouffre

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Nous avons la chance de vivre dans une société où tous les enfants ont le droit à l'école. Et pourtant, certains y ont moins le droit que d'autres.

Des données du ministère de l'Éducation obtenues en vertu de la Loi sur l'accès à l'information indiquent que le nombre d'élèves handicapés ou en difficulté (HDAA) qui sont scolarisés à domicile a plus que doublé en 10 ans, passant de 37 en 2002 à 81 en 2012.

Où est le problème si ces enfants font l'école à la maison? C'est que la scolarisation à domicile, souvent offerte cinq petites heures par semaine dans de tels cas, équivaut dans les faits à une expulsion.

«C'est une des directions qui est prise par les commissions scolaires. Le mot d'ordre, c'est: cinq heures de scolarisation à domicile», note Gilles Bélanger, porte-parole de l'Office des personnes handicapées du Québec (OPHQ). Cette solution de dernier recours, qui évite à l'école de devoir faire un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse pour non-fréquentation scolaire, inquiète l'OPHQ, à qui on a signalé plusieurs cas d'élèves de 8 à 15 ans dans cette situation. Parmi les exclus, on note une portion importante d'élèves atteints de troubles du spectre de l'autisme. Depuis un an, plus d'une centaine de dossiers, soit 3% des 3500 dossiers traités par l'OPHQ, concernent des situations de suspension ou d'exclusion scolaire d'élèves handicapés.

D'autres données compilées par la Fédération québécoise des CRDITED indiquent que, cette année seulement, une quarantaine d'enfants relevant des centres de réadaptation spécialisés en déficience intellectuelle et en troubles du spectre de l'autisme étaient exclus de l'école. On en comptait tout autant qui étaient scolarisés à temps partiel à la maison. «C'est à peu près la même chose qu'une exclusion», me dit Claude Belley, directeur de la Fédération québécoise des CRDITED, qui est aussi préoccupé par la situation. «L'exclusion n'est pas une solution», dit-il.

***

Si on regarde froidement ces chiffres, on pourrait dire qu'ils sont somme toute minuscules. Une centaine d'élèves handicapés exclus de l'école, bof! Au cabinet du ministre de l'Éducation, on n'y voit rien d'inquiétant. «Le nombre d'élèves HDAA a augmenté de 50 000 durant la même période. On ne peut pas parler de tendance», me dit Julie White, attachée de presse du ministre François Blais. «La scolarisation à la maison n'est pas une exclusion. C'est une forme de scolarisation reconnue», ajoute-t-elle. Quant aux élèves handicapés officiellement exclus du système scolaire, le ministère dit n'avoir aucune donnée à ce sujet.

On peut bien se faire croire qu'une heure d'école à la maison est une forme de scolarisation acceptable pour un enfant handicapé et s'en laver les mains. Dans les faits, cette fausse solution, en plus d'être injuste, pousse des parents à bout de souffle à placer leur enfant, ce qui coûte finalement beaucoup plus cher en fonds publics que des mesures adaptées pour garantir le même droit à l'éducation pour tous.

La situation est d'autant plus préoccupante que ces chiffres ne disent pas tout. Ils ne comprennent pas les nombreux cas d'élèves handicapés, victimes de discrimination, qui tombent entre les mailles des statistiques scolaires officielles. Ils ne sont que la pointe de l'iceberg d'un phénomène qui risque de s'accentuer davantage avec les compressions en éducation.

L'automne dernier, la Commission des droits de la personne, très préoccupée par le nombre record de plaintes à ce sujet, a lancé une enquête sur les écoles et les commissions scolaires. De 2009 à 2013, comparativement aux quatre années précédentes, on a noté une augmentation de 62% du nombre de dossiers relatifs à l'inclusion scolaire. En entrevue avec ma collègue Louise Leduc, le président de la Commission, Me Jacques Frémont, parlait avec indignation d'un «musée des horreurs». «Il y a bien des programmes d'accès à l'égalité, mais dans le fond, les commissions scolaires aimeraient bien s'en débarrasser, et des programmes et des enfants handicapés», lançait-il.

Il ne s'agit pas ici de blâmer les enseignants et le personnel scolaire à qui on demande de faire toujours plus avec moins. L'école ne se résume pas à un musée des horreurs. Elle ressemble même très souvent à une maison des miracles qui ne fait jamais les manchettes. Mais jusqu'où pourra-t-on tirer l'élastique sans qu'il n'éclate? Et comment éviter que les élèves les plus vulnérables soient sacrifiés sur l'autel de l'austérité?

À l'Office des personnes handicapées, on s'inquiète pour la suite des choses. «Souvent le personnel de l'école est dépassé», observe Gilles Bélanger. On craint que les compressions en éducation aggravent le problème. «Il y a des régions où on a coupé des postes d'éducateurs spécialisés et de préposés.»

On constate par ailleurs des difficultés de communication entre le milieu scolaire et le milieu de la santé. «Il y a des régions où ça fonctionne bien, dit Gilles Bélanger. D'autres où les commissions scolaires sont plus rigides.»

Dans la région de Montréal, on ne rapporte aucun cas d'exclusion scolaire, selon les données de la Fédération québécoise des CRDITED. «On ne voit pas de situations d'exclusion dans les régions où il y a un véritable partenariat entre le milieu de l'éducation et le milieu de la réadaptation. Ils se mobilisent ensemble et ils trouvent des solutions», note Claude Belley, tout en admettant qu'il y ait des cas où le milieu de réadaptation ne fait pas son travail.

Signe que le partenariat n'est pas toujours efficace, quand j'ai demandé à la Fédération des commissions scolaires du Québec son avis sur la question, on m'a dit: «Allez donc voir du côté de la Santé». Du côté de la Santé, on m'a dit: «Allez donc voir du côté de l'Éducation»...

L'un et l'autre se renvoient la balle. Entre les deux, ce gouffre où, compressions aidant, risquent de s'enfoncer trop d'enfants vulnérables et leurs familles.

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