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Mauvais étiquetage, vrais naufrages

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Quand un élève sur trois est considéré comme «à problème», se pourrait-il que nous ayons un problème d'étiquetage?

Je me suis posé la question en lisant le reportage de ma collègue Louise Leduc sur les enfants-étiquettes. Les statistiques du ministère de l'Éducation sont frappantes: un élève sur cinq - voire près de un sur trois dans certaines commissions scolaires - est considéré comme handicapé ou ayant une difficulté d'adaptation ou d'apprentissage (EHDAA). Ça commence à faire beaucoup de monde avec une étiquette. Ce qui choque davantage, c'est que des élèves ayant réellement besoin d'aide peinent à obtenir les services auxquels ils ont droit.

Surdiagnostic d'un côté. Manque criant de services de l'autre. Quelque chose ne tourne pas rond dans le monde de l'adaptation scolaire.

La présidente de l'Ordre des psychologues du Québec, Rose-Marie Charest, a raison de dénoncer cette école à deux vitesses. En principe, l'école devrait favoriser l'égalité des chances. Dans les faits, il semble que certains soient plus égaux que d'autres... L'écart se creuse d'autant plus si l'enfant a besoin d'un diagnostic rapide lui permettant de recevoir des services adaptés à l'école. À cause de la pénurie de ressources professionnelles dans le milieu scolaire, des parents n'ont souvent pas d'autre choix que de se tourner vers des cliniques privées pour déterminer la nature du problème de leur enfant. Résultat: si les parents n'ont pas les moyens de débourser plusieurs centaines de dollars pour obtenir des services au privé, l'enfant risque trop souvent de se retrouver dans le camp des laissés-pour-compte du système d'éducation.

Nous voilà donc devant une situation absurde. À gauche, des élèves à qui on colle une étiquette trop vite; à droite, des élèves que l'on n'aide ni assez vite ni assez bien. Et devant nous, au bout du chemin cahoteux, des résultats désastreux: à peine un élève handicapé ou en difficulté sur quatre obtient son diplôme d'études secondaires.

On pourrait bien sûr attribuer l'augmentation exponentielle des «étiquettes» à un raffinement du dépistage, à des efforts accrus de prévention et à une volonté d'offrir les services adéquats aux élèves qui en ont besoin. On étiquette pour obtenir des budgets qui, dans le meilleur des cas, permettront d'offrir des services adaptés aux enfants qui en ont besoin. L'ennui, observent des experts cités par Louise Leduc, c'est que, trop souvent, on distribue des diagnostics à la va-vite en tournant les coins rond. Certaines cliniques privées, qu'on peut soupçonner d'exploiter les inquiétudes de parents qui veulent bien faire, prétendent que jusqu'à 15% des élèves seraient dyslexiques. «Or, la recherche, elle, parle plutôt de 3 à 6%», rappelle la doyenne de la faculté des sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Montréal, Monique Brodeur. Même surenchère avec le trouble de l'attention avec hyperactivité (TDAH), trop souvent surdiagnostiqué, ordonnance de Ritalin incluse.

Notre époque n'a rien inventé. Comme le raconte le sociologue André Turmel, auteur du livre Une sociologie historique de l'enfance (Presses de l'Université Laval, 2013), la catégorisation des enfants utilisée comme outil de gestion dans les écoles existe depuis plus d'un siècle. On la voit apparaître pour la première fois en France quand le ministère de l'Éducation demande au savant Alfred Binet de produire un test pour classifier les écoliers. Il s'agit de repérer ceux qu'on appelait alors les «irrécupérables» et les «attardés». En 1905, le Ministère fait passer le test à l'ensemble des élèves français du primaire. Résultat: 58% des élèves sont classés «anormaux» ! C'est dire comment un outil de classification peut être parfois pire que le mal qu'il entend combattre. Imaginez le choc des parents...

Aujourd'hui, on ne parle plus d'enfants «anormaux» ni de «mésadaptés socioaffectifs», une catégorie à la mode au Québec dans les années 80. Mais quand on voit que 30% des élèves dans certaines commissions scolaires tombent dans la catégorie HDAA et que seulement le quart d'entre eux finissent par obtenir un diplôme d'études secondaires, on peut se demander si la vaste opération d'étiquetage leur rend vraiment service ou ne sert qu'à justifier de trop nombreux naufrages.

Cela dit, le surdiagnostic ne devrait en aucun cas servir de prétexte à réduire davantage les services aux élèves en difficulté, qui peinent trop souvent à recevoir l'aide dont ils ont besoin. Mieux adapter les services, oui. Les abolir, non. Comme l'a reconnu la Cour suprême en 2012, en ordonnant à une commission scolaire de rembourser l'école privée d'un élève atteint de dyslexie grave, les services d'éducation spécialisée ne sont pas un luxe dans une saine démocratie. Ce n'est pas parce qu'une minorité d'élèves en bénéficient qu'on peut les supprimer en premier. D'autant qu'un naufrage évité coûte moins cher à l'État qu'une vie de naufragé. Voilà une mise en garde que les autorités scolaires devront garder à l'esprit en ces temps d'austérité imposée.

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