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Question du voile: «On a plus urgent»

Jean-François Lisée... (Photo Olivier Pontbriand, archives La Presse)

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Jean-François Lisée

Photo Olivier Pontbriand, archives La Presse

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«Le voile? Franchement, je m'y suis habitué et ce qu'on met sur sa tête ne devrait pas soulever l'ire nationale. On a plus urgent.»

Ces mots ne sont pas ceux de Philippe Couillard ou d'un chroniqueur que Jean-François Lisée aurait qualifié de multiculturaliste. Ces mots sont ceux de Jean-François Lisée lui-même, l'homme qui s'est humblement autoproclamé «trend-setter» de la laïcité dans les pages du New York Times, aux côtés de son collègue responsable de la Charte, Bernard Drainville.

J'ai retrouvé ces phrases de Lisée dans le premier chapitre de son livre NOUS, publié chez Boréal, en 2007. S'appuyant sur le gros bon sens, Lisée y disait avec raison que «la burqa, le niqab ou toute pratique couvrant le visage ne devraient pas être tolérés dans les rapports avec les établissements publics». Mais il n'envisageait rien de tel pour le voile. On a plus urgent, disait-il. Il n'avait pas tort.

J'ai ressorti cet essai poussiéreux de ma bibliothèque cette semaine. J'ai repensé à la longue entrevue que j'avais faite avec son auteur au moment de la publication. C'était en novembre 2007, en pleine commission Bouchard-Taylor. Aux élections provinciales, quelques mois auparavant, le Parti québécois, s'étant fait doubler par l'ADQ sur le terrain identitaire, a fini troisième. Dans toute la province, des incommodés prenaient le micro pour parler de l'Autre et du Nous perdu. Et Lisée se demandait comment répondre à ce malaise, comment retrouver le Nous perdu, comment reconquérir le coeur des adéquistes.

Il faut éviter de répondre au malaise du «Nous» majoritaire de façon «malsaine», disait-il. Il y avait, selon lui, deux types de réponses malsaines à éviter. Le premier: le déni de l'élite - dire comme il m'est déjà arrivé de le dire que la crise des «accommodements raisonnables» était une création médiatique. Le second type de réponse malsaine? «La réponse populiste ou d'extrême droite qui s'appuie sur le déni élitiste pour mieux proposer une autre voie, en sens inverse.» C'était la voie empruntée par Mario Dumont, alors chef de l'ADQ, qui, sans être d'extrême droite, était très certainement populiste.

Six ans plus tard, ce que Lisée l'essayiste qualifiait de malsain le serait-il moins aux yeux de Lisée le politicien?

Devenu ministre, Lisée semble avoir revu tant ses habitudes que son plan d'urgence laïque. On ne l'entend plus dire que «ce qu'on met sur sa tête ne devrait pas soulever l'ire nationale». On ne l'entend plus dire qu'on a plus urgent. L'interdiction des signes religieux dans la fonction publique est désormais présentée comme une priorité nationale.

Dans les pages du New York Times, Lisée et Drainville appellent ça sans rire le «moment Jefferson» de la société québécoise, oubliant juste un petit détail au passage. Thomas Jefferson, tout en prônant la séparation de l'Église et de l'État, était un grand défenseur de la liberté religieuse. Il aurait été étonnant qu'il applaudisse la Charte du PQ.

Je suis en faveur d'une charte de la laïcité, mais pas d'une charte de la démagogie. Si on me prouvait, études sérieuses à l'appui, que la Charte proposée par le gouvernement Marois fait réellement avancer la laïcité et l'égalité homme-femme, j'y souscrirais sans hésiter.

Mais sur quoi au juste s'appuie le gouvernement pour justifier ce projet? Malheureusement, si vous allez voir dans la section «documentation» du site gouvernemental où le projet de loi est présenté (Document du gouvernement en PDF), vous ne trouverez qu'un seul et unique document sous l'onglet «laïcité et identité»: un sondage. «Que pensent les Québécois des accommodements religieux?»

Voilà qui est lamentable. En matière de droits fondamentaux des minorités, un gouvernement qui se laisserait dicter ses décisions par la foule fait toujours fausse route. Ça vaut pour les droits des Québécois - ils n'ont pas à être dictés par une consultation menée à Ottawa auprès de la population canadienne. Ça vaut pour les droits des minorités sexuelles. Aurait-on idée de baser un projet de loi sur les droits fondamentaux des gais et des lesbiennes sur un sondage où tout un chacun pourrait nous dire s'il se sent très à l'aise, moyennement à l'aise ou pas du tout à l'aise face à l'homosexualité? Bien sûr que non. Ce serait parfaitement irresponsable.

Je veux revenir en terminant au livre NOUS, qui a sombré dans l'oubli. Je veux y revenir pour dire que sans être une lecture de chevet essentielle, il y avait là-dedans au moins une excellente proposition pour qui est réellement préoccupé par la laïcité. «Qu'on pose la question de l'existence d'écoles religieuses financées et accréditées par l'État», écrivait Lisée. Il proposait de poser la question de «façon frontale». «Il faut, à mon humble avis, prendre collectivement cette décision de principe: au Québec, l'école sera laïque. Aucune école confessionnelle ne sera financée par l'État. Ni catholique, ni juive, ni protestante, ni musulmane.» J'avais souligné ces mots à grands traits enthousiastes. Je suis de ceux qui croient que les écoles-ghettos à vocation religieuse financées par l'État constituent le pire accroc qui soit à la laïcité et à l'intégration.

On ne peut pas faire de grands plaidoyers sur la laïcité, la neutralité et le «vivre ensemble» pour ensuite aller financer généreusement le «vivre séparé» dans des écoles. C'est tout à fait incohérent.

Mais qui au sein du gouvernement s'en soucie vraiment? Il paraît qu'on a plus urgent...




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