Que cachent ces seins?

Mercredi, Aliaa Elmahdy a une fois de plus... (Photo Francois Mori, AP)

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Mercredi, Aliaa Elmahdy a une fois de plus manifesté seins nus, devant l'ambassade de la Tunisie à Paris, aux côtés d'autres Femen.

Photo Francois Mori, AP

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En regardant les photos de la manifestation de Femen qui avait lieu à Paris, mercredi, j'ai reconnu Aliaa.

Aliaa Elmahdy, c'est cette jeune blogueuse égyptienne qui s'est dénudée pour faire un pied de nez aux islamistes. Je l'ai interviewée en novembre 2011, alors que j'étais en reportage en Égypte. C'était un mois à peine après qu'elle eut mis en ligne cette photo en noir et blanc qui la montre nue, avec des ballerines rouges et une fleur tout aussi rouge dans les cheveux. Le geste provocateur, comme un cri de révolte, réprouvé tout autant par les fondamentalistes que par des révolutionnaires, lui a valu des menaces de mort. Au Caire, Aliaa fut forcée de vivre dans la clandestinité.

Son courage m'avait impressionnée. Sa voix toute timide, qui tranchait avec l'audace de son propos, m'avait frappée. La violence à son égard m'avait choquée.

Mais, il y a un mais... Même si le courage d'Aliaa force l'admiration, même si la bêtise de ses opposants obscurantistes force l'indignation, je n'ai pu m'empêcher d'avoir des doutes quant à l'efficacité réelle de son action. Une fois passé le brouhaha médiatique autour de cette révolutionnaire nue, les femmes égyptiennes tout habillées se porteraient-elles vraiment mieux? Le coup d'éclat de cette guerrière féministe allait-il faire avancer la cause de ses soeurs égyptiennes?

Depuis, Aliaa a obtenu l'asile en Suède. En décembre dernier, on l'a vue manifester à Stockholm aux côtés des Femen, dont elle fait désormais partie. Femen, dont on a pu voir un coup d'éclat samedi à Montréal, est un mouvement international né en Ukraine rassemblant des féministes qui veulent utiliser leurs seins comme armes politiques.

Devant l'ambassade d'Égypte à Stockholm, donc, un jour de décembre, on a vu Aliaa arriver nue, une couronne de fleurs dans les cheveux, un faux Coran en guise de cache-sexe. Sur son corps, de la peinture rouge qui hurlait en anglais: «La charia n'est pas une constitution». Une façon pour elle de protester contre la constitution égyptienne, basée sur la charia, adoptée par le président Mohamed Morsi.

Avant-hier, devant l'ambassade de la Tunisie à Paris, voilà qu'Aliaa est allée plus loin encore. Aux côtés d'autres Femen, elle a une fois de plus manifesté seins nus, une fleur rouge dans les cheveux, le message «There will be millions of us» inscrit sur sa peau. Elle a scandé «Amina akbar», simulant une prière. Geste de solidarité avec Amina Sboui, cette jeune Tunisienne dont les photos, seins nus, avaient fait scandale sur Facebook, en mars. Elle a été arrêtée le 19 mai, après avoir écrit «Femen» sur un muret proche d'un cimetière afin de dénoncer un rassemblement salafiste.

Le geste provocateur d'Aliaa et des Femen en était aussi un de solidarité avec trois jeunes militantes européennes arrêtées à Tunis le 29 mai après avoir exposé leurs seins afin de soutenir Amina, dans ce qu'on dit être la première manifestation de Femen dans le monde musulman.

L'acharnement contre Amina n'est pas justifié. Son emprisonnement, non plus. Nul doute, les militantes Femen ont du courage. Que l'on soit d'accord ou non avec leur stratégie, il faudra toujours défendre leur liberté d'expression. Il faudra toujours pourfendre les intégristes qui, par l'injure, la violence ou la menace, tentent de les museler. Mais une question fondamentale demeure: les Femen ont-elles vraiment aidé la cause d'Amina et celle des autres femmes?

En Tunisie, même dans les rangs les plus progressistes, les Femen sont loin de faire l'unanimité. Avec leurs gestes de provocation, il semble plutôt qu'elles aient réussi à se mettre à dos celles-là mêmes qu'elles disent défendre. Avec leur «sextrémisme», elles ont donné des munitions aux islamistes en les confortant dans l'image clichée qu'ils se font de la femme occidentale. Avec des slogans comme «Fuck your morals», elles ont heurté des Tunisiens ordinaires qui n'ont pourtant aucune sympathie pour les salafistes. Elles ont aussi renforcé nombre de clichés sur la situation des femmes en Tunisie, pays qui a été un pionnier des droits des femmes dans le monde arabe et qui ne manque pas de femmes de tête pour continuer à défendre ces droits haut et fort. En général, elles y arrivent mieux habillées que nues.

Ainsi plusieurs féministes tunisiennes, tout en soutenant Amina, croient que les Femen lui ont nui. Au lendemain de leur manifestation du 29 mai à Tunis, la justice a aggravé les chefs d'accusation pesant sur Amina. On l'a accusée de profanation de cimetière, d'atteinte à la pudeur et de constitution d'association de malfaiteurs... Des obstacles de plus dans sa marche vers la liberté qu'il s'agissait pourtant de défendre.

On dira que la victoire des Femen consiste à avoir réussi à attirer l'attention médiatique. Bien sûr, nos médias, toujours friands d'images de jolies jeunes femmes nues, ne rechignent pas à diffuser des photos des manifestantes Femen. Mais une fois la photo publiée, quel message reste?

«Lorsque les caméras seront éteintes, que restera-t-il de leurs prières nues?» La question m'est posée par Sonia Djelidi, jeune Montréalaise d'origine tunisienne. Sonia a assisté, samedi, au coup d'éclat de Xenia Chernyshova, la porte-parole de Femen à Montréal qui s'est dénudée pour réclamer la libération d'Amina, lors d'un discours de l'ancien premier ministre tunisien au collège Vanier.

Sonia ne croit pas qu'Amina devrait être en prison. Elle défend la liberté d'expression des Femen. Mais elle réprouve leur méthode qui ne fait que choquer sans provoquer de dialogue. Où mène au juste cette provocation? Quel discours la sous-tend? Combattre les extrémistes, oui, elle y tient. Faire avancer les droits des femmes, oui, elle y tient aussi. Mais elle ne voit pas en quoi l'action de Femen y contribue. Tout au plus a-t-on contribué à renforcer des stéréotypes dans les médias, en disant que les Tunisiennes sont presque réduites à l'état d'esclavage et que l'excision les guette... «Ce n'est pas vrai!», dit Sonia, qui n'est ni voilée ni militante d'Ennahda. Ce qui n'exclut en rien, bien sûr, la nécessité de demeurer sur le qui-vive pour protéger les droits des femmes.

En quoi le cirque Femen améliore-t-il le sort de toutes les Aliaa et Amina de ce monde? Que cachent ces seins? On cherche encore.

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