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Pieds nus dans la montagne

Linda Roy et son conjoint Hugues Castonguay.... (Photo Ninon Pednault, La Presse)

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Linda Roy et son conjoint Hugues Castonguay.

Photo Ninon Pednault, La Presse

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Ça devait être une belle histoire, m'a dit Linda, les yeux rougis par l'émotion. Hugues s'est penché vers elle. Il a posé sa main sur la sienne. Comme pour lui dire, envers et contre tous, que ça pourrait encore en être une.

Ça devait être une belle histoire. Mais, pour l'heure, c'est plutôt un supplice qui illustre un grave problème d'accès à la justice pour les personnes qui s'estiment victimes d'une erreur médicale.

L'histoire commence sous les flocons, quelques jours avant Noël. Le 22 décembre 1998, plus précisément. Ce jour-là, Linda Roy a accouché par césarienne à l'hôpital Saint-Luc. Une deuxième naissance. Un petit frère pour Tristan, qui avait 15 mois. De nouveaux rêves pour Linda et Hugues. Le couple venait de s'installer en Estrie dans une belle maison au bord de l'eau. Elle travaillait comme infirmière. Lui, comme ajusteur-monteur chez Bombardier. Ils avaient mille et un projets pour leur famille. «Nos rêves ont été brisés», dit Linda, en essayant de contenir ses larmes.

La suite tragique de l'histoire, on peut la lire dans une poursuite en responsabilité médicale qui a été intentée en 2001. Onze ans plus tard, aussi incroyable que cela puisse paraître, l'affaire n'est toujours pas réglée. Un procès est prévu en février. Hugues et Linda ont déjà investi plus de 100 000$ dans ce combat judiciaire à armes inégales qui les a conduits au fond d'un gouffre. Ils ont dû déclarer faillite. Ils ont parfois dû faire appel aux banques alimentaires. Mais grâce au soutien de leurs proches, ils demeurent déterminés à aller jusqu'au bout, coûte que coûte.

Une bactérie non diagnostiquée

La gorge nouée, Linda raconte que sa césarienne s'est compliquée d'une grave infection au Staphylococcus aureus, une bactérie virulente qui, selon la poursuite, n'a pas été diagnostiquée à temps. Ni à l'hôpital Saint-Luc, où Linda a obtenu son congé le 25 décembre 1998. Ni à l'hôpital Brome-Missisquoi-Perkins où elle a été admise en urgence le 27 et où elle est restée hospitalisée jusqu'au 29 décembre.

Ce jour-là, alors que son état continuait de se détériorer, Linda a eu l'impression qu'elle allait mourir. À bout de souffle, elle a pris la main de Hugues: «Je m'en vais. Tu diras aux enfants combien je les aime.»

Hugues a reçu ces adieux comme un électrochoc. «Ma femme est en train de mourir!» Il a réussi à obtenir le transfert de Linda à l'hôpital Saint-Luc. Là, finalement, elle a été mise sous antibiothérapie. Mais il était déjà trop tard, raconte-t-il. Faute d'avoir reçu un traitement à temps, la hanche de Linda a été rongée par la bactérie virulente. L'infection a causé des dommages permanents à son articulation sacro-iliaque droite. Elle a laissé Linda grandement handicapée. Selon la poursuite, un diagnostic rapide permettant un traitement précoce aurait pu éviter ces séquelles définitives.

«Bang! Tout d'un coup, notre vie a complètement changé», raconte Hugues. Le quotidien avec deux jeunes enfants est devenu une course d'obstacles terrible. «Je me retrouvais, au début de la trentaine, incapable de marcher, inapte à travailler», dit Linda. Elle a dû apprendre à vivre avec une douleur intenable. Elle a dû faire le deuil de son autonomie. Elle a dû renoncer à une foule de petits bonheurs anodins. Jouer au cheval avec ses enfants, courir avec eux ou simplement aller marcher devenaient autant de missions impossibles. «Mes enfants ont vite perdu leur innocence, raconte Linda. Ce sont eux qui font attention à moi. Je me sens comme une poupée de porcelaine.»

Linda a aussi dû renoncer à son travail. Elle qui travaillait de 40 à 60 heures par semaine et qui aimait le contact avec les patients a dû se limiter à une douzaine d'heures de travail de bureau.

Un poids immense sur les épaules

Pendant ce temps, Hugues a essayé de toutes ses forces d'être l'homme de la situation. Il a eu sa dose d'angoisse et de stress. En 2002, il a craqué. Il a fait une tentative de suicide. «Je prenais tout sur mes épaules... Je pensais que j'étais solide comme le roc.»

Plus de 10 ans après avoir entrepris des démarches judiciaires, Linda et Hugues me font penser à de courageux marcheurs qui escaladent pieds nus une montagne dont ils ne voient pas le sommet. Voilà plus de 10 ans qu'ils marchent. Ils ont affronté des tempêtes. Ils traînent mille blessures. Leurs pieds saignent. Ils ont failli y laisser leur peau. Ils aimeraient bien penser qu'ils n'ont pas fait tout ce chemin pour rien.

«Pauline Marois a promis d'aider les familles, dit Hugues, avec amertume. Nous, on est quand même une famille, malgré toutes les embûches. Ce n'est pas normal que ça prenne 14 ans...»

Forts de l'appui de leurs proches, Linda et Hugues n'abandonneront pas. Mais combien dans la même situation sont vaincus d'avance dans ce combat de David contre Goliath?

Alors que les médecins bénéficient d'une importante aide gouvernementale pour assurer leur défense, les victimes n'ont pas droit à l'aide juridique. Dans l'espoir d'obtenir justice, il n'est pas rare de voir des gens y perdre leur chemise. «Il n'y a pas de volonté politique de rendre la joute judiciaire plus équitable», déplore Lisa D'Amico, du Fonds d'aide aux victimes d'erreurs médicales. Les victimes ont le fardeau de la preuve. Contrairement aux médecins, qui peuvent compter sur un assureur aux moyens considérables, elles doivent payer de leur poche des dizaines de milliers de dollars en frais d'experts. Mais comment prouver qu'il y a eu erreur si, dès le départ, on n'a pas les moyens de payer un expert?

Jugement favorable infirmé

Pour remédier à cette injustice, un juge de la Cour supérieure a déjà ordonné qu'un médecin paie une avance de fonds aux gens qui le poursuivaient - les parents d'un enfant né prématurément qui n'avaient pas les moyens de payer les expertises médicales, évaluées à près de 85 000$. Le juge a accordé ce qu'on appelle une «provision pour frais», comme cela se fait en droit de la famille lorsqu'il existe un déséquilibre entre les moyens des parties.

C'était en 2008. En 2009, la Cour d'appel a infirmé ce jugement, tout en reconnaissant qu'il existe un problème d'accès à la justice pour les citoyens de condition modeste engagés dans un litige sérieux de responsabilité médicale. Pour s'adresser au tribunal, ils doivent «franchir des obstacles financiers et pratiques presque insurmontables», a dit le juge. Voilà qui est très préoccupant.

Alors quoi? La solution durable ne relève pas des tribunaux, mais du législateur, selon la Cour d'appel. Bref, c'est Hugues qui a raison lorsqu'il implore Pauline Marois de s'intéresser au sort de tous ceux qui, comme Linda et lui, gravissent pieds nus la montagne. Non, ce n'est pas normal. «Mme Marois, vous devez faire quelque chose.»

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Poursuites contre des médecins québécois en 2011

Nouvelles actions en justice 121

Menaces de poursuites civiles 180

Jugements rendus en faveur du médecin17

Jugements en faveur du demandeur 3

Ententes à l'amiable 84

Coût médian des compensationsenviron 60 000$

Nombre de médecins assurés 17 379

Source: Association canadienne de protection médicale

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Commentaires (5)
    • La solution la moins coûteuse serait un système "no fault" comme avec la SAAQ. Même si ce système n'est pas parfait, il fait en sorte que dans ce domaine nos primes d'assurances sont parmi les moins chers en Amérique du Nord. Ainsi, peut importe que le médecin ait commis une faute ou non, le patient serait compensé en fonction des séquelles. En effet, même avec un médecin compétent, ayant agi dans les règles de l'art, des complications graves peuvent arriver. Présentement si une intervention entraîne des séquelles, mais qu'il n'y a pas eu de faute médicale, le patient n'aura aucune compensation. L'économie en frais d'avocat pourrait être redistribué au patient.

    • Affaire vraiment triste. Chaque patient devrait être vu par une équipe de médecins, comme les affaires se passent dans toutes les professions. Ça permet de s'ajuster plus rapidement quand le diagnostic a été établi de façon prématurée.
      Et puis quand le cas d'une personne doit se rendre devant le juge, alors là c'est vidant.
      Bon courage à Linda et Hugues.

    • Tout le monde fait des erreurs, ca c'est une certitude. La question est de savoir s'il s'agit de négligence. Le corps humain n'est pas une équation mathématique, si tout le monde veut faire payer les autres pour ce qui lui arrive, le coût du système vont finir par exploser et ca deviendra du "chacun pour soi" à l'américaine. C'est pas comme si les médecins avaient provoqués volontairement son infection.

    • En 2009, soudainement je me suis remis à faire des arythmies (3 occasions en 3 semaines). Chaque fois, j'ai vu un cardiologue différent. On m'a indiqué que je n'avais pas le choix et que je devais subir une ablation. Suite à l'opération, un mois plus tard j'ai fait une autre crise d'arythmie à Hull, suivi de treize autres crises dans les 3 mois suivants (moins de 3 heures chacunes donc pas été à l'hôpital). Lors du prochain rendez-vous avec l'arythmologue, ce dernier m'a fait subir une simple prise de sang. Résultat, les crises étaient dûes à une hyperthyroïdide. La solution, cesser la prise de L'AMIODARONE. Pourtant, aucun des 3 cardiologues rencontrés précédemment n'y avait pensé. Sur le site de la compagnie qui fabrique L'AMIODARONE, il y a une mise en garde à cet effet.
      J'ai renoncé à toute poursuite. Je fais ce commentaire pour qu'un ou plusieurs cardiologues en soit conscients et que cela puisse éviter les mêmes problèmes à au moins une autre personne.

    • Lynda ne te décourage surtout pas maintenant , le meilleur est a venir . La santé est quelque chose que l'on prend pour aquise mais lorsqu'on souffre on espère que çà achève au plus vite pour pouvoir jouir de celle-ci . Tes enfants seront une source d'inspiration pour continuer dans ta bataille judiciaire contre les bonzes (médecins) . Le futur est a toi et ton mari pour des choses meilleures. Bravo ne lacher pas votre bataille . Signé un ex-militaire qui a dû se batailler contre des systèmes militaires auparavant et oui j'ai gagné avec de la persévérance.

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