Au-delà du pistolet électrique

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Je trouverais bien triste que la seule chose que l'on retienne des rapports du coroner sur la mort de Mario Hamel et de Patrick Limoges soit un pistolet «Taser».

Le 7 juin 2011, au centre-ville de Montréal, deux hommes sont morts à la suite d'une intervention policière tragique. Mario Hamel, 40 ans, un homme en détresse, souffrant de troubles mentaux, armé d'un couteau. Patrick Limoges, 36 ans, un passant qui ne faisait que passer.

Ce matin-là, Mario Hamel était en crise. Il éventrait des sacs-poubelles avec un couteau et répandait des ordures dans la rue. Quatre policiers ont tenté de le raisonner. En vain. Mario Hamel se serait élancé vers eux. Deux policiers ont fait feu. Mario Hamel s'est effondré. Une balle perdue a atteint Patrick Limoges, qui s'en allait au travail à vélo. Il ne s'est jamais rendu.

Selon le coroner Jean Brochu, un pistolet électrique bien utilisé aurait pu dans ce cas sauver des vies. Mais l'essentiel de son rapport n'est pas là. «Si une action pouvant avoir une influence sur les événements décrits dans ce rapport était possible, il aurait fallu qu'elle se tienne bien en amont de ces événements, bien avant que Mario Hamel se trouve devant des policiers pointant leur arme sur lui», écrit-il.

Bien en amont, donc, là où tout est encore possible... Bien en amont, ce n'est pas un pistolet électrique qu'il nous faut pour éviter que pareilles tragédies se reproduisent. Car si on en arrive là, c'est que la tragédie a déjà eu lieu et que, dans un sens, il est déjà trop tard. Ce qu'il faut d'abord et avant tout, outre une meilleure formation des policiers, ce sont des services psychosociaux mieux adaptés aux besoins des naufragés comme Mario Hamel. On me dira que c'est une évidence. Le manque criant de ressources en santé mentale laisse croire que c'est une évidence trop souvent oubliée.

Avant d'apparaître un beau matin comme un homme menaçant avec un couteau, Mario Hamel était surtout un écorché vif qui collectionnait les signaux de détresse. Il souffrait de troubles psychiatriques amplifiés par la consommation de drogue. En 2009, à la suite d'une rupture, il s'est retrouvé dans la rue. Peu de temps avant sa mort tragique, il avait emménagé dans une maison de chambres reliée à l'Accueil Bonneau. Il avait essayé tant bien que mal de se reprendre en main.

Son histoire ressemble malheureusement à celle de milliers de sans-abri montréalais. Selon le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, au moins 30 000 personnes se retrouvent en situation d'itinérance pendant au moins une partie de l'année (données de 2005). Une proportion importante éprouve des troubles de santé mentale (entre 30 et 50%). Très souvent, ces troubles s'accompagnent de problèmes de dépendance.

Il peut arriver que des gens qui souffrent de graves problèmes de santé mentale deviennent dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres, note le coroner. Mais cela n'arrive pas du jour au lendemain. Cela n'arrive ni en quelques heures ni en quelques jours. En général, un intervenant averti peut détecter les premiers signes de détérioration et agir avant qu'une tragédie survienne.

Le coroner note qu'il aurait été possible dans le cas bien précis de Mario Hamel de faire appel à un intervenant dans la communauté pour modifier le cours funeste des choses. Ses symptômes inquiétants ne sont pas apparus le 7 juin au matin. Cela faisait plusieurs jours qu'ils étaient perceptibles. Des services psychosociaux sur le terrain auraient permis de désamorcer la bombe.

Il y a 50 ans, une personne souffrant d'un grave trouble de santé mentale aurait probablement été placée pour toujours en institution psychiatrique, rappelle le coroner. À l'époque, ces malades se voyaient nier leurs droits et étaient victimes de préjugés. Heureusement, les temps ont changé. Mais les préjugés sont restés. Quant aux ressources mises en place pour les gens qui souffrent de troubles de santé mentale, elles ont été «nettement insuffisantes», souligne le coroner. Depuis 1962, près de 17 000 lits ont été fermés en psychiatrie au Québec. Mais à l'extérieur des hôpitaux, il y a encore trop peu de services, même si de nombreuses initiatives intéressantes existent.

Plus qu'un plaidoyer pour le «Taser», la tragédie qui a emporté Mario Hamel et Patrick Limoges devrait nous inspirer un plaidoyer pour davantage de services en santé mentale.

Un mot en terminant sur un fait troublant. Le rapport du coroner indique que Mario Hamel est mort d'une balle dans le dos. Cette information soulève un certain nombre de questions sur l'intervention des policiers. Un homme de dos peut-il être une menace au point où tirer serait la seule intervention envisageable?

En mai dernier, à la suite d'un rapport d'enquête de la Sûreté du Québec remis au Directeur des poursuites criminelles et pénales, il a été décidé qu'aucune accusation ne serait portée contre les policiers impliqués dans cette affaire. Sans enquête publique, vu le manque de transparence des enquêtes de la police sur la police, toutes les questions troublantes restent ici sans réponses.

On peut espérer que le mécanisme d'enquête revu et amélioré proposé par le ministre de la Sécurité publique, Stéphane Bergeron, permettra une plus grande transparence. La Ligue des droits et libertés estime d'emblée que plusieurs modifications devront être apportées au projet de loi pour rendre le mécanisme véritablement indépendant et impartial. Parmi les améliorations proposées, on demande l'obligation de divulguer les résultats de l'enquête et les motifs qui mènent à poursuivre ou non les policiers impliqués. Voilà qui tomberait sous le sens.

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