À l'école comme à la guerre

À quoi travailles-tu? «Les changements de sexe...»

Rire. Silence. Malaise. À tout coup ou presque, parler de transsexualité suscite des blagues de mauvais goût ou des réactions de gêne.

«Si chaque lecteur pouvait rencontrer une personne transsexuelle, passer du temps avec elle, il verrait que ce sont des gens normaux, qui ont besoin de soins comme tout le monde», m'a dit le Dr Pierre Brassard, réputé mondialement dans le domaine des interventions de changement de sexe.

Je suis parvenue à la même conclusion après avoir rencontré deux de ses patients, Damien (né Katryn) et Marie-Pier (née Pierre), dont je raconte l'histoire dans le cahier Enjeux d'aujourd'hui.

Damien et Marie-Pier ont deux histoires fort différentes. Mais ils ont ceci en commun: tous deux se sentaient prisonniers d'un corps qui ne correspondait pas à leur identité. Tous deux avaient des idées suicidaires. Les opérations de changement de sexe leur ont sauvé la vie.

J'ai été bouleversée par leur souffrance. J'ai été touchée par leur courage. Et j'ai été troublée d'apprendre que bien des gens comme eux, victimes d'intimidation à l'adolescence, quittent l'école secondaire aussi traumatisés que s'ils avaient fait la guerre.

Ce n'est pas qu'une image. «Plusieurs études nous disent qu'on est en train de créer une population de jeunes qui terminent l'école secondaire avec un syndrome post-traumatique. Je veux juste préciser que c'est le diagnostic qui est donné aux soldats qui reviennent de la guerre d'Irak», me dit la psychologue Françoise Susset, cofondatrice de l'Institut pour la santé des minorités sexuelles.

Le harcèlement homophobe et transphobe à l'école secondaire est quasi universel, dit la psychologue, qui a présenté jeudi au congrès de l'ACFAS des données alarmantes sur la transphobie. Le portrait est extrêmement inquiétant. On sait que les préjugés dont sont victimes les jeunes trans qui ne se conforment pas aux stéréotypes masculins ou féminins sont étroitement associés au sexisme, à l'homophobie et aux petites cases étroites dans lesquelles on aime emprisonner les gens. Dans tous les cas, les mécanismes de rejet sont les mêmes. Et les séquelles sont très graves.

«On est en train de permettre dans nos écoles secondaires un tel harcèlement homophobe et transphobe que les jeunes qui en sont victimes terminent leurs études risquent deux fois plus que la population en général d'avoir un syndrome post-traumatique très sérieux avec flash-back, cauchemars, évitement, dépression, etc.»

Dans son cabinet, la psychologue voit des adultes qui, même à 40 ou 50 ans, après avoir fait leur vie, demeurent marqués par ce traumatisme. «Quand il s'agit, dans leur histoire de vie, de parler de l'école secondaire, des personnes qui autrement sont extrêmement fonctionnelles s'effondrent en sanglots.»

Selon une vaste étude américaine publiée l'an dernier (1), près de 80% des personnes transgenres ont vécu du harcèlement à l'école; 35%, de la violence physique et 12%, des agressions sexuelles. Des jeunes, coupables d'être différents, font les frais de l'ignorance et de l'indifférence de la société. La moitié d'entre eux font une tentative de suicide.

Fait troublant, dans près du tiers des cas de harcèlement, le harceleur est un enseignant ou un membre du personnel. Des jeunes sont ainsi intimidés par ceux-là mêmes qui devraient faire figure d'autorité et montrer l'exemple. Ceux-là mêmes qui pourraient les aider. Mais encore faudrait-il qu'ils aient les ressources et la formation pour le faire.

La ministre de l'Éducation a déposé un projet de loi contre l'intimidation et la violence à l'école. Le projet, récemment débattu en commission parlementaire, exige des écoles qu'elles agissent et rendent des comptes. Fort bien. Personne n'est contre la vertu. Mais on voit mal comment un plan contre l'intimidation qui ne prévoit pas plus de ressources ou de professionnels sur le terrain pourrait tenir ses promesses.

La ministre Beauchamp, visiblement dépassée par les événements, a sans doute d'autres chats à fouetter. Mais il faudra y revenir. Pas normal d'aller à l'école comme on va à la guerre.

(1) Injustice at Every Turn: a Report of the National Transgender Discrimination Survey. National Center for Transgender Equality et National Gay and Lesbian Task Force, 2011.




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