Immigration et incompétence

«J'ai peur d'être mariée de force et de gâcher mon avenir avec un vieux monsieur. Il y a aussi mon excision qui m'attend.»

Zenab, la jeune fille de 17 ans qui prononce ces paroles terribles, n'habite pas dans un village en Afrique. Elle vit à Montréal depuis cinq ans. Avec sa famille, elle a fui la Guinée pour un pays où, en principe, on ne tolère pas que des jeunes filles soient mariées de force. Un pays où, en principe, on n'accepte pas non plus que des filles subissent des mutilations génitales.

Le gouvernement canadien peut-il renvoyer dans son pays une jeune fille en sachant fort bien que cela équivaut à lui donner un visa pour l'excision? Les réponses évasives du ministre de l'Immigration, Jason Kenney, ne sont guère rassurantes.

Petit rappel des faits pour ceux qui n'ont pas suivi cette triste histoire. Kankou Keita Mansaré a fui la Guinée avec ses cinq enfants en 2007. Sa demande d'asile, jugée peu crédible, a été rejetée. Dès lors, toute la famille était menacée d'expulsion. Pour éviter d'en arriver là, la mère de famille a fait des démarches pour présenter en 2010 une demande de résidence permanente pour motifs humanitaires et une demande d'examen des risques avant renvoi. Mais pour des raisons qui restent nébuleuses, ces documents se sont perdus quelque part dans le ventre de la bureaucratie. Citoyenneté et Immigration Canada (CIC) dit n'avoir jamais rien reçu. Me Luc Desmarais, l'avocat qui s'occupait du dossier, soutient qu'il a envoyé la demande, mais que l'Immigration l'a perdue, comme cela arrive «de plus en plus souvent». J'ai tenté de le joindre pour en savoir davantage. Il n'a jamais répondu à mes appels. Pas de commentaire, me dit-on à son bureau, en invoquant le fait qu'une plainte a été portée contre lui au Barreau.

Citoyenneté et Immigration Canada renvoie la balle à l'avocat. «CIC traite minutieusement les demandes qu'il reçoit et n'en a égaré qu'à de très rares occasions», m'écrit un de ses porte-parole, qui rappelle que Me Desmarais a déjà été sanctionné par le comité de discipline du Barreau à la suite d'une autre plainte pour une affaire semblable.

Travail bâclé de l'avocat ou erreur administrative menant tout droit à l'expulsion? On n'en sait rien. Mais si la demande a bel et bien été perdue, pourquoi l'avocat n'a-t-il fait aucun suivi du dossier de sa cliente? Une mère vulnérable, qui travaille dans une usine, amasse à la sueur de son front 1300$ pour Immigration Canada et 800$ pour payer un avocat dans l'espoir d'un avenir meilleur pour sa famille. Elle confie à l'avocat son espoir et son argent. L'avocat dit que le dossier a été perdu et il passe à un autre appel. En se disant quoi? Bof! C'est juste l'avenir d'une famille en mode survie qui est en jeu?

Est-il normal qu'une famille travailleuse et bien intégrée voie son destin s'embrouiller à cause d'un cafouillage administratif dont elle n'est pas responsable? Est-il normal que le Canada ferme les yeux sur les risques d'excision qui pèsent sur les deux filles de la famille? Le ministre Jason Kenney n'a pas répondu à ma demande d'entrevue. Interviewé à la radio avant-hier, il a refusé de tenir compte des risques de mutilations génitales et de mariage forcé, sous prétexte que la mère n'a pas, selon lui, parlé de ces inquiétudes ailleurs que dans les médias. C'est pourtant faux. Ces inquiétudes figuraient bel et bien dans la demande de résidence permanente pour considérations humanitaires ainsi que dans la demande d'examen des risques avant renvoi faites en 2010. La requête comprenait aussi le dossier médical de Zenab. Elle souffre d'hyperthyroïdie et ne pourrait être convenablement soignée en Guinée, l'un des pays les plus pauvres de la planète.

Si, en raison de l'incompétence d'un avocat ou d'Immigration Canada, le dossier s'est perdu, pourquoi serait-ce à la famille de payer pour cette erreur?

Il y a des limites à se réfugier derrière des considérations administratives pour justifier l'injustifiable. Quoi qu'en dise le ministre Kenney, les risques sont bien réels pour les filles de la famille Mansaré. Selon l'UNICEF, 96% des femmes et des jeunes filles guinéennes ont subi des mutilations génitales. Des excisions sont pratiquées même quand les parents s'y opposent. Ce ne sont pas eux qui ont le dernier mot, mais la famille élargie. Les mesures de protection pour les filles sont inexistantes. C'est pour cette raison qu'ici comme ailleurs, dans des cas similaires, des juges ont tranché en faveur des victimes potentielles: on ne peut procéder à une expulsion si on ne peut garantir une protection suffisante pour éviter l'excision.

La famille, prise à la gorge par l'angoisse, a obtenu de l'Agence des services frontaliers un sursis jusqu'au 19 avril. On lui demande de se présenter au rendez-vous avec ses valises. Hier, Kankou Keita Mansaré, la voix brisée par l'émotion, m'a dit qu'elle gardait espoir malgré tout. Puisse son espoir ne pas être trahi.




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