Loin du gouffre

Rima Elkouri
La Presse

Je chantais samedi les vertus du système de garderies à tarif réduit au Québec. Je disais à quel point le travail des éducatrices, qui n'est pas reconnu à sa juste valeur, est précieux et exigeant. À quel point aussi l'investissement dans les garderies est bénéfique pour toute la société.

«Vous avez tout faux, m'ont écrit des lecteurs. Le système des CPE n'est rien d'autre qu'un gouffre financier.» C'est trop cher, dit-on. Les éducatrices des CPE seraient trop bien payées, auraient de trop bonnes conditions de travail... Le Québec ne peut pas se le permettre...

Un gouffre financier, les garderies à 7$? Il est étonnant de voir à quel point ce mythe est bien ancré. Pourtant, on est loin du gouffre. C'est même tout le contraire. Oui, le système de garderies coûte cher (presque 2 milliards). Mais il rapporte encore plus que ce qu'il coûte (2,8 milliards). Ce n'est pas moi qui le dis, mais des économistes qui ont sorti leurs calculatrices et étudié la chose à la loupe. Des chercheurs comme Pierre Fortin, qui nous rappelle que pour chaque dollar investi dans les garderies, les gouvernements tirent 1,50$ en entrées fiscales.

Loin d'être un gouffre, le programme de garderie à tarif réduit contribue en réalité à la prospérité économique. Il a contribué à faire reculer la pauvreté de façon remarquable en permettant à 70 000 femmes de travailler, nous disent les chercheurs. Alors que le taux de pauvreté des mères de famille monoparentale était de 32% en 1996 au Québec, il est aujourd'hui de 20%. Pendant ce temps, dans les autres provinces canadiennes, où le système québécois fait bien des jaloux, rien n'a changé.

Ce n'est pas parce qu'un programme est rentable qu'il est bon. Dans ce cas-ci, le bien-être des familles et le développement des enfants sont des critères beaucoup plus déterminants que la rentabilité. Mais il se trouve que le système de garderies à tarif réduit, malgré ses nombreux défauts et ses problèmes de croissance, est à la fois bon et rentable. Il faudrait tout de même le souligner.

La rentabilité ne se mesure pas qu'à court terme. De nombreuses études ont montré que l'investissement en petite enfance en milieu défavorisé permet à l'État d'économiser beaucoup d'argent en services sociaux à long terme. On se rappellera que pour convaincre le gouvernement de Lucien Bouchard d'investir, en période de lutte contre le déficit, dans un programme universel de garderies, le chercheur Camil Bouchard avait sorti de sa poche un graphique fort éloquent tiré d'une étude américaine. Le graphique montrait que pour chaque dollar investi pour des enfants d'une communauté très pauvre à Detroit, l'État économisait 7,16$ en services sociaux par la suite. Un gouffre? Non. Une bouée de sauvetage pour de nombreux enfants.

Malheureusement, les enfants de milieux défavorisés qui auraient le plus besoin de cette bouée en profitent trop peu. À Montréal, l'attribution des places à 7$ dans les centres de la petite enfance favorise nettement les enfants riches au détriment des enfants pauvres qui en ont le plus besoin, nous disait récemment un rapport de la Direction de la santé publique. Pour être cohérent, le ministère de la Famille doit faire de l'accessibilité des garderies de qualité en milieu défavorisé une priorité.

Mais pour en revenir aux éducatrices de CPE en grève (le féminin inclut ici le masculin) que certains trouvent trop bien payées pour ce qu'elles font... Je crois plutôt que, comme pour les enseignants, leur profession devrait être davantage valorisée. Et qu'on le veuille ou non, le salaire et les conditions de travail ont un rôle à jouer dans la valorisation d'une profession. Le rapport PISA de l'OCDE ne nous a-t-il pas dit l'an dernier que les systèmes d'éducation les plus performants ont tendance à grossir le salaire des enseignants plutôt que de réduire la taille des classes?

Pour améliorer davantage la qualité de son système de garderies, le Québec aurait tout intérêt à s'inspirer du modèle suédois, croit la Dre Marie-France Raynault, dont les travaux de recherche visent à identifier les mesures publiques susceptibles de réduire les inégalités sociales en santé.

En Suède, les éducateurs sont en fait des «enseignants préscolaires». Ils doivent obligatoirement avoir une formation universitaire. Et ils ont des salaires comparables à ceux des enseignants de l'école primaire. «Les salaires et les qualifications illustrent bien le fait que la profession éducative est fortement valorisée», lit-on dans un rapport récent du Centre de recherche Léa-Roback sur les inégalités sociales de santé.1

Qu'en est-il ici? Au-delà des beaux discours sur l'enfance, quelle valeur accorde-t-on à l'éducation? Valorise-t-on suffisamment le travail des éducateurs et des enseignants? Poser la question...

1. Chartrand, Sébastien (2011). Le système préscolaire suédois, rapport de recherche, Centre de recherche Léa-Roback sur les inégalités sociales de santé.

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